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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Incertitude — sagesse — communion — premiers émois

Premiers émois

Pierre de Bouchaud· 48 vers

O naïfs Souvenirs dont l’âme est parfumée !Premiers aveux, tendres émois, langueur charmée ;Chère initiation aux leçons de l’amour ;Rêve sentimental comblant l’ennui du jour ;Frissons passionnés, mains dans les mains posées ;Muets enlacements, lèvres vierges baiséesAvec une ingénue et timide ferveur ;Fiévreux désirs, transports, premiers troubles du cœur :Comme vous demeurez présents à ma mémoire !Vous remontez vers moi du fond de la nuit noireOù le jeune Passé disparut à jamais…

Chers parfums capiteux et très doux que j’aimais,Je vous sens de nouveau, je vous respire encore.Il me semble, un moment, voir se lever l’auroreSur la montagne rose où l’Espoir m’appelait,Flattait ma chevelure et, joyeux, me parlait.

O reflets disparus, juvéniles visages ;Caresses qu’abritait l’épaisseur des bocages ;Dialogues troublants des après-midi lourds ;Mots pleins de réticence et d’élan, tour à tour ;Brins de cheveux coupés devenant les reliquesQu’on embrasse en formant des rêves angéliquesTandis que dans le corps roule un torrent de feu ;Regards brillants d’émoi plongés au doux œil bleuD’une enfant qui rougit et refuse sa boucheEt dont le bras frémit sous la main qui le toucheComme un oiseau palpite aux doigts qui l’ont capté.

O frissons inconnus de chaude voluptéSuivis d’une langueur calme et délicieuse ;Morne tristesse après une joie orgueilleuse ;Félicité d’avoir vraiment touché le cielEt de s’être enivré d’ambroisie et de miel ;Désespoir de sentir qu’on n’est plus coccinelleEt qu’on retombe au sol, et qu’on brise ses ailes,Et qu’on vient, néanmoins, d’entrevoir l’au-delà !

O langage des sens que l’instinct révéla ;Orages déchaînant les pubertés naissantes ;Étreinte, enlacements, terreurs, mains frémissantes ;Mystère d’une vie ardente et qui fait peur ; ;Délires, chers moments dont s’enivre le cœur !…

J’évoque avec respect vos lointaines chimèresEt je recueille un peu de vos cendres légères,Toutes chaudes encor au creux de ce foyer,Pour les offrir à Pan, doux Lare familier…

O Souvenirs charmants de mon adolescencePleins de trouble, d’espoirs, d’effrois et d’innocence :Mon âme est la maison où chacun de vous dort.Dormez. Je pense à vous. L’oubli seul est la mort.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources