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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Incertitude — sagesse — communion — premiers émois

Prière a la sagesse

Pierre de Bouchaud· 56 vers

Sagesse, accorde-moi la grâce d’être simpleComme l’agneau broutant au revers du fosséEt comme les enfants naïfs cueillant des simplesPour leur mère malade ou leur père blessé.Donne-moi d’éviter les poses solennellesEt le rire en passant auprès des pauvres gens.Donne-moi d’être doux comme les coccinellesOu comme la cétoine aux coloris changeants.Rends-moi généreux, noble et bon comme la terreQui fait germer le seigle et qui porte les blés ;Calme et silencieux comme l’obscur mystèreDes sous-bois où le jour et l’heure sont voilés.

Permets que sur mon cœur glisse la sombre envieComme l’averse glisse au tronc du bouleau blanc.Que la haine jamais ne salisse ma vie !Garde mon foyer pur et mon cœur vigilant.

Que je n’agite point de sots rêves de gloire !Détourne mon esprit de l’espoir du laurier.Bannis de moi les soins d’illustrer ma mémoire,De rechercher l’orgueil et le faste guerrier.Rends-moi simple vraiment, c’est-à-dire humble, en somme.Laisse-moi converser avec les lys des champsPour que parfois j’oublie un peu que je suis hommeEt comme tel je dis des mots durs et méchants.Rends-moi toujours hostile à la grandiloquenceEt que je sache au moins que mon rôle, ici-bas,Peut fort bien se jouer sans vaste intelligenceEt qu’un autre, tout comme moi, n’y faudrait pas.Que devant la folie humaine et ses méprisesJe n’éprouve jamais de vain étonnementEt que j’entende vos paroles, ô Sottises,Sans colère inutile et nul ressentiment.

Rends-moi simple, Sagesse, et détourne mon âmeDes vains rêves. Rends-moi limpide comme l’eauQui tombe du rocher sur l’herbe et le dictame.Rends-moi simple, naïf, doux comme un mélilot.Donne-moi de saisir les verts pensers des plantes,De surprendre, la nuit, les secrets du jardinEt de sentir mon cœur avec les brumes lentesS’envoler vers l’aurore au front incarnadin.

Ah ! plonge-le, ce cœur, au cristal des fontaines,Enivre-le, ce cœur, de l’arome du foin.Fais que mon être entier, dans les forêts lointaines,Communie avec la résine et le benjoin.

Apprends-moi le mépris de la vaine réclame.Le vrai poète craint les tréteaux et le bruit ;Il doit demeurer seul en face de son âmeEt ne pas désirer qu’on parle trop de lui.Il ne doit pas non plus s’exagérer son rôle ;Il bégaye parfois le langage des DieuxMais ne porte après tout au front nulle auréole,Il est poète, soit ! Mais il n’en vaut pas mieux…

Sagesse, apporte-moi la bonne quiétude,La droiture de l’âme avec la loyauté,Pour que, malgré sa haine et son ingratitude,Je serve hautement toujours l’humanité.

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources