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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le poème de l’été

III. « Été, torride été, ton haleine brûlante »

Pierre de Bouchaud· 74 vers

Été, torride été, ton haleine brûlanteAu cœur du jeune pâtre allume le désirEt tes torrents de feu gonflent, ainsi que l’ente,Les seins de la pastoure expirant de plaisir.

Les volontés sous ton chaud baiser se détendentEt comme les bourdons aux grappes se suspendentEt se laissent bercer sans crainte par le vent,Sur tes ailes de flamme elles restent, rêvant.

L’être humain se consume à ton grand foyer d’or.Il brûle au souffle ardent qui courbe les ramuresEt qui fait sur le sol, non loin des pêches mûres,Tomber la mirabelle, au temps de Messidor.

Les artères du sol, les veines de la terreS’entr’ouvent devant toi comme des fruits fendus.Au fond du bois épais où plane le mystèreTu ralentis le cours des sources et des rus.

Tu fais couler sans trêve aux vasques des fontainesÉrigeant dans le parc leurs Dieux et leurs SirènesTout l’or en fusion qui tombe de ton cielEt qui mêle aux flots clairs son flux torrentiel.

Sur les gazons moirés, odorants et meurtris,Tu vois jouer le papillon et la phalène,Et, près des blonds gerbiers qui peuplent d’or la plaine,Tu fais s’ébattre en paix la caille et la souris.

Ton éblouissement, ta splendide lumièreAllègent l’infortune. Au fond de tes rumeursJ’entends vibrer l’énorme voix de la matière.Tu taris un instant l’amertume et les pleurs.

Sur les haillons vieux et troués du misérableTu jettes tes rayons, ta chaleur secourable ;Tu donnes à ses jours un peu de ta clartéEt ton royal éclat rit à sa pauvreté.

Ta force raffermit l’âme sans espérance.Tu nimbes les fronts lourds de rêves. Ton azur,Comme il baigne les pins et le chêne au bois dur,Répand sa nappe bleue aussi sur la souffrance.

D’un doigt habile et fin tu tends à la fenêtreLe rideau de glycine où volent les bourdons,Et du matin au soir ton œil rouge pénètrePar la persienne close en l’âme des maisons.

Parfois, sous les traits d’or que la main éparpilleA travers le branchage épais d’une charmille,Cétoine et coccinelle aux pimpantes couleursMêlent l’oblique jeu de leurs ailes en fleurs.

Et dans le tiède abri des granges parfuméesTa chaleur traversant les toits de chaume roux,Sur le foin crépitant et l’avoine aux brins douxEndort, près des petits, la chatte aux yeux d’almée.

Ton pied tiédit la source et caresse les présEt ta robe soulève en passant des poussières.Tu détaches la prune et les brugnons pourprés.Ton corps d’éphèbe ardent frémit dans les bruyères.

Il se joue aux rameaux des antiques sapins ;Il flotte dans les blés, les trèfles, les lupins.Sur ton cœur débordant tu fais tomber Cybèle,Défaillante d’amour comme une jouvencelle.

Sous tes regards chargés d’aromes pénétrantsUn immense hosannah sort de l’âme des choses.Tu recueilles les pleurs au calice des rosesEt tu bois les brouillards sur les forêts errants.

Été, torride été, luis sur les pauvres hommes. .Fais-les communier à ton souffle puissant.Enivre-les. Assoupis-les dans tes aromes.Couronne leur front las de l’épi mûrissant.

Descends du ciel. Sois le charmant et bon Génie.Adoucis un moment la geôle de la Vie.Que ta lumière apporte au cœur un peu de paix.Sois la claire oasis de ce monde mauvais.

Épands sur tous tes grands parfums et tes essences.Unis ton rythme aux battements sourds de nos cœurs.Imprègne-nous de tes merveilleuses senteurs.Prends et garde un moment sous ta Toute-Puissance

L’éphémère destin de notre HumanitéEt sois-nous pitoyable, Été, torride Été…

74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources