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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Près de la souffrance

Fraternité

Pierre de Bouchaud· 52 vers

Pour Pierre Quillard.

Le fardeau de la vie est lourd à ton épaule,Ami ! Souffre ; vois-tu : c’est le lot, ici-bas.Mais sois silencieux et bon. Ne te plains pas.Supporte bravement les chaînes de ta geole.

Supporte avec hauteur le poids des jours méchants.Comme une altière tour édifiant ton rêve,Résiste à l’ouragan de l’épreuve, et sans trêveOppose-lui l’orgueil, le courage et les chants.

Car Nietzche a tort, qui croit au règne de la forceEt fonde le progrès sur le meurtre et le ferEt veut que le vainqueur gorge du pain amerDe la captivité son semblable qu’il force.

Ami ! que l’égoïsme infâme et triomphantNe pose point sur toi sa desséchante haleine.Laisse fleurir ton cœur. Que ton âme soit pleineD’un bruit de source claire et de rire d’enfant.

Oui ! Je le sais : la Vie est dure. Elle est cruelle,Elle arrache les fruits des rameaux. Elle étreintSous un poignet de fer le front du genre humain.Qu’importe ? Avec ardeur saisis donc la truelle ;

Puis, les regards au ciel, élève la maison,Ayant l’Effort pour pierre et pour chaux la Pensée,Et fais courir, comme des grappes de pensées,Les fleurs de ton esprit sur ses mille cloisons.

Convie à ce logis tous les pauvres, tes frères,Tous les déshérités de bonheur et d’amour,Ceux qu’abreuve le fiel des rancœurs chaque jour,Et que courbe le faix douloureux des misères ;

Ceux qui, de l’aube au soir, errant par les chemins,Ne sentent pas leur cœur se dilater de joie,Tous ceux qui vont, muets, sous le ciel qui flamboieEt dont personne encor n’osa presser les mains ;

Tous les infortunés obscurs et misérablesQui pleurent à jamais leurs beaux songes brisés ; ;Tous ceux qui n’ont pas eu la douceur des baisersEt qui gitent au creux des pins et des érables.

Pour eux ouvre en entier ta demeure. Fais-enLe foyer qui manquait à leurs âmes lassées.Qu’ils oublient près de toi les tristesses passées,Trouvent ta maison sûre et le séjour plaisant.

Ranime leur esprit en qui régnait la crainte.Incline-toi vers eux pour leur dire tout basLes mots charmants et doux qu’ils ne connaissent pas.Serre-les sur ton cœur : car la tendresse est sainte.

Et quand tu pourras voir leurs traits transfigurésRayonner d’un bonheur qu’ils prendront pour un rêve,Et que leur âme s’ouvre et que leur front se lèveVers l’ardente lueur des espoirs désirés :

Alors tu sentiras se gonfler ta poitrineSous un tiède zéphyr de bonheur et d’amourTu ne songeras plus au poids du chagrin lourdEt cette heure pour toi sera grande et divine.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources