Les heures de la muse - Ii, 1902· Près de la souffrance
Les paroles du pauvre
Je vis auprès de l’âtre un homme sombre assis.Il était pâle et maigre, et sur ses doigts noircisLe cours pressé des ans avait tracé des rides,Comme celles du bord des grands fleuves rapidesOu comme, aux flancs abrupts et froids des monts princiers,Les crevasses qu’on voit s’ouvrir dans les glaciers.
Il paraissait en proie à quelque rêve étrange,Et son âme oubliait pour un instant la fangeDont s’étoilait la chair saignante de ses piedsEt qui souillait aussi ses bras estropiés.
Au dehors tout était clarté pure, allégresse,Azur tiède, douceur, parfum, baiser, caresse,Vols blancs de passereaux, triomphes de lilasQui tendaient leurs rameaux fleuris aux amants lasEt pleuvaient sur le sol comme une eau violetteOù se baignait l’abeille et que buvait l’insecte.
Insensible à la joie immense du dehors,L’homme suivait, pensif, ses visions. Alors,Ses traits émaciés devinrent magnifiques.Il se dressa pareil aux prophètes antiques.Une flamme anima son regard presque éteint.Une suave odeur de lavande et de thymAutour du grand vieillard, flotta, vive et légère,Avec l’âcre senteur des feuilles de fougèreQu’imbibe la rosée aux premiers feux du jour.Et soudain le vieillard parla : « Je suis l’amourEt la paix, me dit-il, et je hais l’anathème.Et pourtant il n’est point ici d’homme qui m’aime.Il n’est pas de mortel ayant de moi pitiéQui verse un baume doux sur les plaies de mon pied.
Pourquoi ? C’est que je suis le Misérable en somme,Celui que l’on méprise et qu’on redoute, l’hommeDont s’écarte la femme et le petit enfant,Et qu’on pourchasse au loin, comme un lièvre, en pouffantDe rire ou contre qui l’on déchaîne la meuteDes grands dogues courant avec un bruit d’émeute.
« Pourquoi ? C’est que je suis le Mendiant, celuiQui dans le dur chemin qu’il arpente sans bruitOu dans le bois désert ou par la lande en friche,Excite la colère et la haine du riche,Parce que sa présence est un vivant remords,O Fortune, gênant l’égoïsme où tu dors !
« Pourquoi ? C’est que je suis la Multitude sombreQui vit triste, honnie et végète dans l’ombreEt dont le cœur tremblant et qui pauvrement batSoutient contre lui-même un farouche combatTandis qu’à son appel se ferme la demeureEt qu’une dure voix lui répond, lorsqu’il pleure :« Assez de pleurs, vieillard, passez votre chemin… »
Si d’un geste d’horreur on repousse sa mainOu qu’en tournant la tête on refuse l’oboleA sa sébile, alors, sachez-le bien, la geoleOù la misère horrible et féroce l’étreint,Comme un fer rouge à crocs aigus le brûle au sein.Il sent en lui gronder l’hydre de la colère.Tel un loup affamé cherchant sa proie il erre ;Puis, terrible et vengeant l’affront injurieux,Sa malédiction se répand sous les cieux,Atteint l’azur, descend, retombe en flots de souffreSur ceux qui n’ont pas vu qu’il a faim et qu’il souffre.Car le Pauvre est divin. L’existence a traitéAvec rigueur ses jours, mais ce déshéritéA pourtant, ici-bas, une haute puissance,Puisque, malgré le faix si lourd de sa souffrance,Que flagelle l’hiver, que mord l’été de feu :Ce misérable seul a l’oreille de Dieu. »
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources