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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Près de la souffrance

Le rêve ramène le poète aux hommes ses frères

Pierre de Bouchaud· 108 vers

Pour Monsieur E. Ledrain.

Petits nuages qui passez,Sur l’aile des brises bercezHarmonieusement mon Rêve.Entourez-le de vos blancheurs,Des doux satins et des fraîcheursQu’Eurus autour de vous soulève.

Que l’âme sonore du ventDans le vaste éther poursuivantSa course toujours vagabonde,Remplisse d’un parfum très purLa mer immense de l’azurQui le baignera de son onde.

Éloignez de lui les vautours,— Âpres rôdeurs guettant toujoursLa paix, l’harmonie et la joie, —Qui voudraient meurtrir et briserSon tendre cœur et disperserSon sang au zénith qui flamboie.

Avec lui montez dans les airs.Atteignez les espaces clairsQue ne peuvent hanter les aigles,Les espaces illimitésEt les sidérales clartésDes mondes que l’Infini règle.

Portez-le, nuages légers,Qui si doucement voltigez,Portez-le dans le grand silence,Aux extrêmes confins des cieuxOù l’Univers n’est plus aux yeuxQu’un atome qui se balance.

L’humanité, ses vains orgueils,Les désirs dressés sur le seuilDe la triste maison de Vie,Lui sembleront, de ces hauteurs,Comme de futiles rumeursDans l’universelle eurythmie.

Les rancunes et leurs émois,Les maux que le fleuve des moisPorte sur ses ondes rapides ;Les ambitions, les rancœursQui tordent, corrodent les cœurs,Et les rongent comme un acide ;

La vanité dont le souciDessèche l’âme et la noircit,Telle une brume délétère ;Les esprits que l’ambitionDrape dans ses rudes sayonsEt détourne de la lumière ;

Tous les mensonges bas et vils,Tous les mots méchants et durs, filsServant à tramer l’infamie ;La haine avec ses gestes fous,La médisance à l’ail jaloux,Toujours prête à l’ignominie ;

La rumeur guerrière des charsEt la pourpre des étendardsQui flottent au front de la Gloire ;Le héros rempli de fierté,Foulant le sable ensanglantéEt commandant à la Victoire :

Il oubliera tout. Il verraLe vrai face à face. Il sauraL’âme des mondes, leur mystère.Il comprendra les grandes loisAuxquelles pays, peuples, roisDoivent obéir sur la terre.

Les secousses des nations,Le jeu des révolutionsLui paraîtront bien peu de chose,Puisqu’ils ne peuvent empêcherLes doux passereaux de nicher,Non plus que de fleurir la rose.

Il verra même avec pitiéLes courtisans tombant au piedDu Pouvoir et de ses pairies,Et dans leur palais les PuissantsDevant qui jour et nuit l’encensBrûle des fausses flatteries.

Il saura combien vain l’effortQui n’a d’autre souci que l’or.Il se dira que l’âme humaineA besoin de suavité,De poésie et de beauté,Pour endormir un peu sa peine ;

Et qu’il faut l’aimer, la chérir,La deviner, la secourir,La pauvre âme silencieuseQui naît débordante d’espoirEt qui voit ses beaux lys, le soir,Changés en tristes scabieuses ;

La pauvre âme aux regards levésVers des Dieux qu’on n’a pas trouvés,L’âme que l’Insondable oppresse,Mais qui ne voudrait, chaque jour,Pour tout bonheur, qu’un peu d’amour,Et n’a besoin que de tendresse.

Alors, ô nuages bénis,Du confin des cieux infinisPrès du sol ramenez mon Rêve ;Puis faites passer sous ses yeuxLes foules au front anxieuxQui pour vivre luttent sans trêve.

Et qu’ici-bas redescendu,Rempli d’un amour éperdu,Hélas ! pour le peu que nous sommes,Mon cœur, débordant de bonté,Et de large fraternité,Comprenne mieux le cœur des hommes.

108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources