Les heures de la muse - Ii, 1902· Le poème d’éros
L’apparition
L’Amour m’a chuchoté des mots berceurs et doux.Il a versé sur moi les fleurs de son automne.
Il est venu sans bruit avec l’aurore et sousLes arbres je voyais sa tunique aux plis mous.
A son front délicat une double couronneMettait deux orbes clairs et ses chastes genoux
Frôlaient dans le verger tous les fruits que Pomone,Sur les gazons épais et fleuris, abandonne.
Dans les paisibles champs le silence était pur.Les regards du Dieu blond fixaient l’aube attentive.
Quelques oiseaux déjà aux plaines de l’azurEn gazouillant montaient d’un vol rapide et sûr.
Les vagues de la mer venaient lécher la rive.Des glycines tremblaient au sommet des vieux murs.
Et près du promontoire où le jusant arrive,Une Sirène aux cheveux noirs nageait, furtive.
Je m’approchai, tremblant, de la Divinité,Et je tendis ma lèvre à sa bouche mutine.
Douceur de ce baiser ! fraîcheur, suavité !…Éros de rayons d’or voilait sa nudité.
Des heures au vol bref passèrent. Ma poitrineFrémit. Les fleurs tombaient d’un tilleul argenté.
Le Dieu posa sur moi ses yeux d’aigue-marine.Il caressa mon chef courbé de sa main fine
Et s’inclinant : « Ami, garde le cher secretMe ma puissance au seuil de ce doux crépuscule.
« Ce soir d’automne calme, harmonieux, discretS’endort paisiblement aux bras noirs des cyprès.
« La nuit glisse parmi des vols de libellulesEt le bruit mondial peu à peu disparaît.
« Mais toi, dans l’ombre épaisse ou dans le jour qui brûle,Sois mon serf éternel, adorant et crédule. »
Il dit et les neuf Sœurs sur son front pâle et beauInclinaient les lauriers aux larges feuilles vertes.
On entendait au loin sangloter les jets d’eau.La ténèbre apportait les longs soupirs d’Écho.
Et je vis tout à coup dans la nue entr’ouverteL’Olympe où s’envolait le divin Jouvenceau.
Il disparut. Je ne déplorai point sa perte,Car son âme restait dans la forêt déserte.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources