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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Le poème d’éros

Le sommeil

Pierre de Bouchaud· 38 vers

Écoute, prends ma main et mets-la sur ton cœur,Pour que, comme un oiseau surpris par le chasseurVeut fuir, mais vainement, les lacs qui l’emprisonnent,Il demeure captif de mes doigts qui frissonnentAu contact tiède et doux de ta peau. Le matinArrive sur la nue et parfumé de lin,D’œillets blancs, de sainfoin, de glycine, de roses,Respire avec bonheur les essences éclosesAux baisers de l’aurore. Et les pleurs de la nuitJonchent encor le sol qui, çà et là, reluit.

Mais toi, reste debout auprès de la fontaineQui dans l’ombre accomplit une route incertaine.Écoute le grand Pan chanter dans les roseauxL’hymne de Vie auquel répondent les oiseaux.Et sur l’onde inclinant ton grave et beau visage,Vois s’entr’ouvrir déjà, comme un heureux présage,Les frêles nénuphars aux calices d’argentDes profondeurs du flot de cristal émergeant.Et tandis que ta main caressante et pudiqueD’un geste gracieux soulève ta tunique,Sens ton âme vibrer sous le dais de l’azurA l’ineffable joie, au bonheur calme et purDe l’Amour appuyant sa tête pâle et douceA ta poitrine en fleur plus fraîche que la mousse.

De peur de l’éveiller crains de faire du bruit ;Il aime le silence et, rapide, s’enfuit,Brandissant le carquois et décochant la flècheQui fixe dans la chair sa pointe aiguë et rêche,Si quelque téméraire, au fond du taillis bleu,Vient troubler le sommeil vénérable du Dieu.Mais sur tous il chérit l’amoureuse pieuseQui veille à son repos et, semblable à l’yeuseSur les pampres tendant un feuillage mouvantPropice à les garder de la grêle et du vent,Entoure, quand il dort, d’un voile de tendresseSon adorable corps d’éphèbe aux blondes tresses,Et baise chastement ou berce avec douceurSur un sein parfumé son front las de chasseur.

38 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources