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un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· La forêt — la mer et la nuit

La forêt de sapins

Pierre de Bouchaud· 72 vers

Soyez célébré, bois superbeQui sur les hommes abaissezVos rameaux souples comme l’herbe,Par le vent toujours caressés.

Quand l’été brûle ville et plaineEt mûrit les dons de Cérès,Sur la montagne votre haleineParfume ravins et guérets.

Comme une immense cathédraleQue supportent mille piliers,Vous résistez à la rafale,O fiers sapins jamais pliés !

A votre ombre fraîche et profondeHabitent le calme et la paix.Il semble que le bruit du mondeMeure en votre feuillage épais.

La Vie incertaine et traitresseSous vos dais sombres s’adoucit.Vous charmez l’humaine tendresse.Vous endormez le cœur aussi.

Vous étendez sur l’âme tristeVos bras sonores. Vous mêlezAux rêves féconds de l’artisteL’écho de vos soupirs ailés.

Tantôt vous restez en silenceEt tantôt vos géantes voixSur l’aile du vent qui s’élanceHurlent et pleurent à la fois.

Vos grands halliers sont la retraiteDu philosophe ou du penseurQui, loin de la foule indiscrète,Cherche un asile de douceur.

Le chœur des neuf chastes PucellesFréquente vos taillis bleutés.Ronsard, en odes immortelles,Nobles arbres, vous eût chantés !

Saisi d’un superbe délire— Tel un poète de l’Hellas —Sur les sept cordes de sa lyre,En strophes qu’on n’oublierait pas :

Il eût vanté vos étenduesOù l’aigle, oiseau de Jupiter,Habite par delà les nuesBercé dans votre bruit de mer.

Il eût célébré vos vieux Faunes,Vos Sylvains aux regards subtils,Vos souples joncs, vos pousses jaunesEt vos frais tapis de myrtils.

Il eût, auprès de vos fontainesQui coulent sous vos dômes verts,Rimé des épîtres hautainesOu de mélancoliques vers.

Dans vos solitudes si douces,Très loin des vulgaires sentiers,Il eût chanté les brins de mousseQue l’on voit ramper à vos pieds.

A la manière de PindarePinçant la lyre et d’une voixQue jamais Apollon n’égareEt qui sait les divines lois,

Il eût dit aux races futuresQuel charme vous aviez pour lui,O bel asile de verdure,O bois, grave comme la nuit !

Car s’il est loisible au poèteDe donner l’éternel laurierAu survivant de la défaite,Comme au magnanime guerrier,

Il peut encore, d’aventure,Octroyer l’immortalitéDe ses strophes à la NaturePour en consacrer la beauté.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources