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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Le poème d’éros

La loi

Pierre de Bouchaud· 54 vers

Héro, la Nymphe, dort d’un paisible sommeilSur un tapis de mousse émaillé d’asphodèles.Dans ses cheveux bouclés des rayons de soleilAllument, par instants, de fauves étincelles.Comme de souples fleurs luisent ses seins nacrésEt son flanc élancé qu’un souffle égal soulève.Parfois un papillon, abandonnant les prés,Pose une aile d’argent sur la vierge qui rêveEt murmure en dormant et s’agite et sourit.Une pâle buée entoure le bocage ;Elle accroche sa gaze aux arbres et s’enfuitDevant les souffles purs qui sortent du feuillage.

Or, le Dieu de l’Amour, Éros, hante ces lieux.Un sourd frémissement suit la marche discrèteDe l’éphèbe pensif, calme et silencieuxQui foule la pervenche et la tendre amourette.Volant, couronne d’or mobile, autour de lui.Les insectes, bruyants et gais, frôlent sa bouche.De rameaux en rameaux, un rossignol le suit.Le sauvage taureau, le sanglier farouche,L’écureuil brun, les cerfs et les biches des bois,La musaraigne d’eau, la grise tourterelle,Sous les regards d’Éros langoureux et narquois,S’aiment en paix, parmi la mousse et les airelles.

Mais voici que le Dieu, à l’ombre d’un ormeauSur la mousse aperçoit la Nymphe qui repose.Sous la soie en désordre il voit la blanche peau,Le sein pur soulevé, les flancs, la hanche roseEt la paupière ombrée et palpitante un peu,Comme un voile vivant qui cache l’œil limpideDont tendre est la caresse et clair le reflet bleu.

Il s’approche, tremblant. Soudain sa lèvre avideCouvre d’ardents baisers le front, le jeune sein,La bouche virginale et la tendre innocence.La tunique de Tyr sous les célestes mainsSe rompt et livre au Dieu sa Nymphe sans défense.Celle-ci se réveille enlacée à l’Amour !…Elle veut fuir : trop tard ! Elle crie, elle appelle !Son flanc halète. O joie et honte sans retour !Car un vibrant plaisir s’impose en dépit d’elle.

« Je t’aime », dit Éros, et ses bras caressantsAppuient à leur satin la chère tête aimée.« A mon culte je veux vouer tes jeunes ans« Et grandir en tous lieux par toi ma renommée.« D’un art cruel et grand conserve les leçons,« Avec le souvenir de ma chair immortelle« Qui s’unit à ta chair où passent des frissons.« Garde ma Loi toujours en prêtresse fidèle« Et sois fière d’avoir connu mon doux lien. »

Héro répond : « Je suis à toi. Je suis ton bien »,Puis de nouveau se pâme à la caresse aiguëDu Dieu dont la vigueur égale la beauté.

Et ce corps convulsé de belle femme nueDevient l’urne où s’épand à flots la volupté.

54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources