Les heures de la muse - Ii, 1902· La forêt — la mer et la nuit
La méditation au bord des flots
Pour Marius-Ary Leblond.
Demeure auprès des flots sans parler. Sache entendreLe langage émouvant que murmure la mer.Ami, vois sur ces bords mourir l’embrun amerComme l’ambition qui veut trop haut prétendre.La houle gronde autour du roc où tu t’assiedsEt déjà, secouant son écume à tes pieds,Du large la tempête accourt comme une trombe.L’océan redouté, sous le ciel qui se plombe,Se tord en écumant, tel un monstre aux abois.
Grave et pensif à la lisière de ce bois,Médite longuement sur l’instable FortuneQui, confiante à tort dans le fourbe Neptune,Va chercher, par delà les plus lointains pays,L’éphémère bonheur, le succès indécis.On part. Le temps est beau. La voile au vent docilePalpite comme une aile emmi les clairs matins.Un soleil triomphant éclaire les mutinsCyprins d’or se jouant dans l’onde qui vacille.L’espoir gonfle le cœur et nimbe l’avenir.La Vie est un beau jour qui ne doit pas finir.Et les Dieux de la mer, le front couronné d’algues,Se balancent, joyeux, à la crête des vagues.Puis le navire, avec à sa proue un sillonD’écume, fend l’espace ainsi qu’un papillon.L’onde jusqu’aux confins de l’océan tranquilleN’est qu’une étincelante et calme nappe d’huile.
Les ténèbres, soudain, voilent l’éclat des cieuxEt comme des chevaux cabrés et furieuxDont un galop rapide agite la crinière,Les ondes, soulevant leurs masses meurtrières,Font craquer la mâture et le vaisseau bonditSur le gouffre sans fond qui bouillonne et grandit.Il n’est plus qu’un roseau balloté, qu’une écorceA la merci du vent qui le charge et le force.
Le bruit s’accroît encor sous les galops pressésDes étalons marins l’un par l’autre chassés.Et la plaine liquide, au fort de la tourmente,Se creuse en précipice où plane l’épouvante,Se hérisse en aiguille ou se soulève en montsQue déplacent parfois de gigantesques bonds.Et le vaisseau broyé, penche, s’entr’ouvre et sombre.La carène aux flots verts comme une épave sombreSe couche. Alors la mer inondant les hublotsCouvre des nautoniers les cris et les sanglots.
Médite ainsi près du royaume de NeptuneSur les dangers de courre au large la Fortune,Et malgré qu’à présent, Minotaure mouvant,La mer, tel un beau sein, s’abaissant, s’élevantEn rythme mol et doux, avec calme respireSous les baisers frôleurs d’Éole et de Zéphyre :Pense avec épouvante aux frères inconnusQui, partis sur ces flots, ne sont pas revenus.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources