Les heures de la muse - Ii, 1902· Le poème d’éros
La mort
C’est là qu’un soir, son sang ayant baigné la terrePourpre alentour,Percé de coups dans le silence et le mystèreTomba l’Amour.
Nul bruit ne s’éleva dans la forêt obscure.Le vent dormait.L’ennemi consomma, caché sous la verdure,Ce noir forfait.
Éros était venu, lassé de ses victoires,Chercher iciL’oubli momentané des triomphes, des gloires,Du meurtre aussi.
Il s’était, sous le dôme argenté des grands frênesQui frémissaientDoucement égaré. Sur les fines verveinesSes pieds glissaient.
Et ses yeux s’amusaient à suivre les méandresDes clairs ruisseauxEt son ouïe était bercée aux chansons tendresDe leurs roseaux.
Le cœur du jeune Dieu s’enivrait de silence.Ce soir d’été.Il tombait des rameaux, du ciel, du calme immenseTant de beauté !
Il n’était plus l’Amour qui s’acharne à sa proieD’un arc vainqueurEt qui lance la flèche avec adresse et broieLe triste cœur ;
Mais le passant discret qui baigne sa jeunesseDans vos fraîcheurs,Fiers bouleaux, exhalant votre âme au jour qui baisseEt vos blancheurs ;
Le rêveur aspirant votre haleine à l’envie,Pins résineuxQui perdez, goutte à goutte, et la sève et la viePar mille nœuds ;
Celui qui, las enfin des vaines Renommées,Cherche un momentLe bienfaisant et frais abri de vos raméesPour son tourment.
Dans l’ombre ainsi l’Amour s’acheminait sans crainte.Le bois épaisOuvrait et refermait sur lui sa noire enceinte,Pleine de paix.
Il surprenait parfois dans le creux des écorcesQuelques proposDe Pan ou le son clair des doubles flûtes torsesDe ses pipeaux.
L’âme et l’esprit mêlés aux ardeurs ambiantesDes baumes lourds,Il regardait, paré d’iris et d’héliantes,Sombrer le jour.
Or dans l’épais taillis, le fer au poing, la HaineGuettait le Dieu.Elle l’avait suivi quand il quitta la plainePour ces beaux lieux.
Dissimulant ses traits derrière les troncs rudes,La rage au cœur,Elle escortait au fond des vastes solitudesÉros rêveur.
Parfois convertissant les pliantes fougèresEn crocs de houx,Elle griffait sa face et ses hanches légèresEt ses bras doux ;
Puis métamorphosant les mousses en ortiesAux dards menus,Elle osait lacérer sa cheville alentieEt ses pieds nus.
Et lui, le front levé vers le taillis superbe,Se confiaitA son ombre, sans voir la mort rampant sur l’herbeQui l’épiait.
Déjà la nuit berçait avec des sons de lyreLes cèdres bleus.L’eau des sources chantait. Dans l’ombre on voyait luireVos derniers feux,
O crépuscule ardent parsemé d’émeraudesEt de béryls !Des parfums voletaient dans les ténèbres chaudes,Doux et subtils.
Tout à coup se ruant sur l’Amour sans défenseQui fuit en vain,La Haine le terrasse et perce de sa lanceSon flanc divin…
Et depuis en ces lieux habite la Tristesse.Entends les pleursQu’au creux de cette source elle répand sans cesseDans sa douleur.
En vain elle voudrait d’un sort si lamentableDouter encor ;Elle n’espère plus et reste inconsolable :Éros est mort !
C’est là qu’un soir, son sang ayant baigné la terrePourpre alentour,Percé de coups dans le silence et le mystèreTomba l’Amour.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources