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Les heures de la muse - Ii, 1902· La paix

La paix

Pierre de Bouchaud· 46 vers

Vois : la source charmante au bassin de grès roseS’écoule avec douceur auprès de l’if obscur,Recueille en son cristal paisible tout l’azurEt sourit de son onde au Sylvain qui reposeA l’ombre des bouleaux. Les jours qu’elle a vécusLoin des clartés du ciel, les maux qu’elle a vaincusN’ont pas laissé de trace en son âme limpide.S’il fut troublé, son cours, ici, n’a plus de ride.Et ses larmes n’ont pas jailli sous la douleur,Soit qu’un antre profond, aux veines de la terreL’ait longtemps retenue en sa nocturne horreurOu soit que, dévalant d’un glacier solitaire,Parmi la neige et les rochers de granit bleuOù son écume, ainsi qu’une haleine de feu,Crépitait et fumait dans l’espace sans borne,Quelque étroite crevasse ait englouti soudain,Sa vie harmonieuse en une prison morneDont les hautes parois formidables de loinNe laissaient plus tomber que des bribes d’azurEt de pâles rayons tremblants à son flot pur.

Elle sort aujourd’hui du creux de cette rocheQue recouvre la mousse et le tapis mouvantDes sainfoins délicats et les aristolochesDont le rideau léger s’agite au moindre vent.Elle sort et s’écoule au bassin de grès rose,Oublieuse des jours mauvais de son destin,Fraîche, limpide, claire et mirant le matinOu saluant le soir ses lilas et ses roses.Mais son flot reste calme et demeure pareilA celui qui, jadis, coulait dans le soleilSur la neige éclatante accrochée aux assisesDes grands monts érigeant leurs pointes indécises,Tels des glaives trouant l’immense espace d’or.Toujours pareil il passe en rêvant sous les chênes,Pur, discret et léger, se souvenant encorDe sa route d’antan à travers la moraine.

Conduis ainsi tes jours. De même que ce flot,Oubliant comme lui les dures ordalies,Impose une paix grave et profonde à ta vie.Comme cette onde calme ignore les sanglots,Et comme cette source, en ton âme hautaineQue le trouble et le doute agitèrent parfois,Écoute doucement fuir le fleuve des mois,Sans plainte, sans regret, sans désespoir, sans peine,Gardant jusqu’à la mort le vivant souvenirDes seuls desseins heureux que tu pus accomplir.

46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources