Les heures de la muse - Ii, 1902· Le bonheur
Le bonheur
L’espoir du vert laurier ne trouble point mon âme.A d’autres j’ai laissé la Gloire au croissant d’or ;Qu’elle brille à leurs fronts, inextinguible flamme !
Dans la rude mêlée où résonne le corDe guerre, je n’ai point su brandir la framéeEt du sang répandu ma main est vierge encor.
Je redoute les cris, la Victoire acclamée.Je n’aime que les fleurs et la douceur des fruitsEt le chaume discret que fuit la Renommée.
Je hais l’ambition et ses mornes ennuisEt le sable mouvant où s’enlize et trébuche,O Grandeur, l’inquiet mortel que tu poursuis.
J’ai regardé l’abeille édifiant sa rucheEt j’ai compris soudain le calme du labeur :Et mon cœur n’a plus craint la Vie et ses embûches.
J’ai banni l’amertume et l’angoisse et la peurDes horizons pacifiés de ma pensée,Et mon rêve idéal ne fut jamais trompeur.
Car mon âme est par lui comme une enfant bercéeEt mon esprit hanté de belles visions.Le soir finit ma tâche à l’aube commencée.
Si mon sort est obscur, qu’importe ? Les rayonsDu soleil doucement caressent ma demeure.La nuit, à mon foyer, conversent les grillons…
Zeus, fais-moi vivre ainsi, jusqu’à ce que je meure.Loin du faste orgueilleux, à l’abri des Puissants.Mais si dans mon logis l’un d’eux s’arrête une heure :
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources