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un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Le poème d’éros

La résurrection

Pierre de Bouchaud· 86 vers

Ta force tendre et chaste a ranimé l’Amour.

Sous les pampres déjà rougeoyants de l’automneInsensible, il gisait. De son front sans couronneUn sang rose coulait. L’Éros aux cheveux lourds,Beau lys ayant ployé ses pétales fragiles,Restait évanoui sur le sable et l’argileOù son corps en tombant, hélas ! avait meurtriSa nacre. Autour de lui les nymphes attentivesS’empressaient, désertant leurs doux jeux et les rivesDu fleuve. Les grillons interrompaient leurs cris.Les roses du chemin refermaient leurs corolles.

Sur la bouche divine, inerte, sans paroles,Une mousse pourprée et tiède apparaissaitEt la main, défaillante et trop pâle, cessaitDe tenir le carquois, l’arc flexible et les flèches.Tel un vase en cristal secrètement fêléLaisse fuir et goutter, peu à peu, l’onde fraîchePar la fente invisible à son col effilé :De même s’échappaient les forces et la vieDe ce corps d’Adonis mystérieux et beauComme le tendre corps d’une vierge endormieDans la forêt, à l’ombre exquise d’un bouleau.Des larmes sourdement tombaient des grandes branchesEt le long du hallier, l’œil d’azur des pervenches,A voir Éros mourant se remplissait de pleursEt le chagrin faisait se dessécher les fleurs.

Toi, cependant, sur les sentiers feutrés de mousseTu t’avançais, jouant du théorbe et chantantDes vers au Dieu dont l’âme harmonieuse et douceEmbrase, disais-tu, malgré le froid autan,L’œillet incarnadin des virginales lèvres,Épanouit l’iris, change en fruits les boutons,Puis, du souple contact de ses légers talonsSait enrichir le sol, comme un habile orfèvre,Des mosaïques d’or du crocus, au printemps ;Et, sans craindre la griffe ou l’injure du Temps,Sur son aile légère, au beau pays du rêveMène les jeunes cœurs en qui l’aube se lèveDe la tendresse pure et des ardents baisers.

Tel ton chant résonnait. La théorbe fidèleAccompagnait ta voix. Dans les ravins boisés,Écho, le sein paré de menthe et d’asphodèle,Répétait doucement aux Faunes, aux Sylvains,Tes strophes, tes beaux vers et tes hymnes divins.

Mais voici que soudain, là-bas, dans l’ombre bleue,Le corps éblouissant d’un éphèbe aux yeux closParaît à tes regards. Bouvreuil et hoche-queueVolant autour semblaient veiller sur le reposDe l’enfant, comme aussi du fin bout de leurs ailesÉcarter de la face et du col délicatLes guêpes, les bourdons, les souples sauterelles.

Le soleil répandait un merveilleux éclat.

Tu restas tout d’abord interdit, sans comprendre.Mais voyant sur le sol les flèches, le carquois,L’arc flexible d’osier enlacé de jonc tendrePrès du Dieu froid, sanglant et comme mort, la voixExpira tout à coup dans ta gorge trop sèche.Alors t’agenouillant aux côtés de l’Amour,Sur sa bouche collant ta bouche jeune et fraîche,Tu souffles ton haleine et tu rends, tour à tour,L’air aux poumons sacrés et l’Amour à la Vie.Le zéphyr balançait les souples rameaux d’orEt le Dieu renaissait, bien qu’immobile encor.Mais un sourire ailé sur sa face ravieSe jouait. Sous le derme un sang vif à nouveauCourait. Les membres blancs prenaient des teintes roses.Et voici que ses yeux, limpides comme l’eau,Réfléchissaient dans leur miroir si clair les choses.

Enfin le corps se dresse et l’Amour est debout !On voit battre son cœur sous sa robe entr’ouverte.

La forêt se réveille et la campagne verteFrémit. Et l’on dirait, ô mystère ! que toutPalpite, rajeunit, se ranime et tressaille,Depuis le chêne altier jusqu’à l’humble broussaille,Depuis les brins herbeux jusqu’aux cèdres chenus.

Alors, tournant vers toi sa fulgurante face,Le Dieu frôle ton front tremblant de ses bras nus,Le baise et tout à coup disparaît dans l’espace.Mais toi, scrutant le vide et l’infini des cieux,Tu restais sans pensée, incertain, anxieuxEt ton timide esprit eût douté du prodigeSi, non loin de tes pieds, au seuil même du bois,Tes yeux n’avaient revu l’arc souple et le carquoisEt, près de la bruyère où l’abeille voltige,Les traits auréolés d’un Éros colossalEmpreints au sable d’or comme au creux du métal.

86 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources