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Les heures de la muse - Ii, 1902· La forêt — la mer et la nuit

La voix du chêne

Pierre de Bouchaud· 100 vers

Dans les soupirs de l’air, dans les souffles du ventJe sens l’âme passer de la forêt prochaine,Et dans les bruits de mer du feuillage mouvantJ’entends frémir la voix millénaire d’un chêne.

Par-dessus la rumeur des arbres convulsésMélancoliquement il exhale sa plainte :– Tel un vieillard songeant aux souvenirs passésRegrette leur parfum et plaint leur vie éteinte.

Il évoque les grands espaces d’autrefoisQue couvraient en tous lieux les profondeurs boiséesOù, seuls, le long du jour, venaient errer parfoisLes daims méditatifs, les faons à peau rosée.

« On n’entendait au loin que le bruit solennelDu Zéphyre passant dans les harpes des branches.Le Bois était alors sacré comme un autel.Les printemps le paraient de violettes blanches.

« Jamais dans les ardeurs torrides de l’ÉtéUn rayon de soleil ne tombait sur les mousses,L’ogive des rameaux, arrêtant sa clarté,Formait un dôme d’ombre exquise aux jeunes pousses.

« Aux troncs morts se greffaient des rejets vigoureuxQui dans le noir terreau plantaient leurs radicelles.Les vieux arbres donnaient l’accolade des preuxAux fiers adolescents dont la sève ruisselle.

« Et ce n’étaient partout, en plaines, sur les monts,Dans les ravins bordés de thyms et de fougères,Dans les vallons discrets, en aval, en amont,Que bois remplis d’oiseaux et de chansons légères.

« Ce n’étaient que verdure et temples de rameaux.L’homme n’en troublait point la paisible harmonie.Il aimait la forêt entourant les hameauxEt savait en goûter la haute symphonie.

« Il comprenait la vie et les fiers sentiments,L’âme, les grands pensers, le cœur profond des arbres.Leur tête dans l’espace est près du firmament.Ils n’ont point la froideur impassible des marbres.

« Car ils sont tour à tour calmes, tristes, joyeux,Émus de crainte ou bien amoureux de silence.Comme l’aigle hautain ils regardent les cieux ;Dans l’air, comme le sien, leur rêve se balance.

« La rapace cognée aux mains du bûcheronAux rangs des fûts pressés ne semait pas le videEt seul l’ardent éclair osait frapper leur frontSans abattre pourtant leur orgueil intrépide.

« Les sources serpentaient au pied des troncs polisQui puisaient de la force à la fraîcheur de l’onde,Et tout autour grimpaient les blancs volubilisEt les liens ténus des clématites blondes.

« Or les nobles géants qui recouvraient le solD’un merveilleux tapis de feuilles mordorées,Cependant que l’Été frileux reprend son volChassé par la fraîcheur automnale et Borée ;

« Tous les arbres, jadis, dont les rameaux sacrésAbritaient les humains dans leur nid de feuillage ;Les arbres-dieux, beaux, fiers, puissants et vénérés ;Les arbres protégeant les vaincus du pillage ;

« Les arbres dont les chefs bruissaient doucementAux lieux où maintenant gronde le bruit des villesOnt subi la rigueur d’indignes traitements.Ils aident à présent à des besognes viles.

« Voici, pour asservir leurs branchages flottantsPleins de chants de pinsons aux bras de l’industrie,Qu’on ose torturer et frapper ces Titans,Sans pitié pour les pleurs de la forêt meurtrie.

« On a rompu leurs corps, on a scié leurs os.On a crucifié leurs larges ossatures.On a creusé leurs troncs ainsi que des canauxEt leur cœur a saigné sous l’horreur des blessures.

« Peu à peu, les coteaux, les plaines et les montsSe dépouillent de leur parure d’émeraude.Et l’on entend, le soir, Baucis et PhilémonGémir en confondant leur tige où l’ombre rôde.

« Ah ! mes frères, pleurons : Notre règne est fini.La hache nous menace et dans nos flancs pénètre ;Nul n’a pitié de nous. Nous sommes les bannis !Pleurons : Chênes, Ormeaux, Tilleuls, Sapins et Hêtres.

« Pleurons ! l’Humanité nous condamne : elle veut,A la place divine où s’étendait notre ombre,Où nos feuilles buvaient l’éther et le ciel bleu,Ériger des palais de fer sur nos décombres.

« Dépouillant notre corps de maints rameaux paré,Elle en enfermera la structure massiveDans l’inflexible étau d’un métal abhorréQui mordra notre chair aux angles des solives.

« Et c’est à peine si quelques bouquets éparsSubsisteront encor dans l’espace où nous sommes.Déjà le bûcheron arrive ; il me dit « Pars !« Pars ! c’est la volonté de tes maîtres, les Hommes. »

« Et ma dépouille auguste où nichaient les oiseauxServira dans la mort l’Humanité sinistre.Mais j’entendrai toujours la flûte des roseauxEt l’air pur me frôler avec un bruit de sistre. »

Le vieux chêne se tut, environné de nuit,Je pouvais voir encor sa silhouette auguste.Il était si splendide et fier qu’auprès de luiL’arbre le plus puissant paraissait un arbuste.

La Forêt n’était plus qu’un immense soupir.Et comme on adoucit la rumeur de la vieDevant la majesté de ceux qui vont mourirDans l’ombre elle éteignit sa grave psalmodie.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources