Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· L’automne
Le crépuscule de la vie
Pour Monsieur J. Bertrand.
Au seuil du vieux logis que le lierre couronneJ’attends paisiblement la Mort qui m’environne.
L’air est doux et la guêpe aux derniers raisins mûrsS’attache en bourdonnant. A la crête des mursLes baies du noir laurier se suspendent en grappes.La vigne vierge, rouge et blonde, enlace et drapeLes bras du chêne auguste où chantent les oiseaux.
Dans la vasque de marbre on entend les jets d’eauFaire en tombant un bruit de chlamyde froissée,Cependant que, parfois, de leur cime élancéeEt mobile, une goutte envolée à mon seuilS’égare ainsi qu’un pleur que répandait ton œil,
Automne, qui t’en vas en rasant les alléesEt colores de tons multiples d’azaléesLa soie et le satin des roses dont la mortGuette le faible souffle et le suprême essor.
L’air est doux. Doucement sanglotent les fontaines.Elles ont par moments des sons de voix humaines.Leur murmure discret vient mourir près de moi.Et mon âme chérit et comprend à la foisCes sons et leur regret ineffables de n’êtreQue l’écho, qu’un zéphyr fait soudain disparaître,D’une liquide vie épandue au miroirDu lac triste où se meut le masque ardent du soir.
Le hêtre et le tilleul lentement se défeuillent ;Sous leur abri l’Amour va, rêve et se recueille.Des oiseaux migrateurs sont tombés dans les bois.Auprès du chêne antique un écureuil narquois,Avec ses dents de scie en hâte déchiquetteLe fourreau satiné trop vert d’une noisette.
Le ciel sur le brouillard d’opale est radieux.Je sens passer en moi l’âme antique des Dieux.L’air est doux. Il se joue avec les feuilles mortes.Son souffle, tour à tour, abandonne ou transporteLeur essaim mordoré parmi les taillis bleus,Et quelqu’une parfois vient frôler mes cheveux.
Tels sont les chers moments que ta main abandonneAvec largesse encore à ma vieillesse, Automne !
Que d’autres, ici-bas, disent que tout est vainEt blasphèment, la rage au cœur, l’Ordre divin.Pour moi qui sais combien l’existence est précaire,Je Le bénis d’avoir passé la coupe amèreA des mortels moins fortunés et moins pieuxQui n’auront pas connu la caresse des cieuxNi goûté, comme moi, mainte heure délicate,Au sein d’un humble champ, à la faveur d’Hécate,En écoutant le soir des bruits d’ailes passer,Quand on voit sur les monts le soleil s’abaiser.
Comme lui mes instants heureusement s’achèvent.
Le jusant de mes jours va mourir sur la grèveDe la Vie en écume offerte à l’avenir.Je ne regrette rien et je les vois finirComme l’onde d’un guier rapide, disparueDans l’obscur précipice où le Destin la rue.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources