Les heures de la muse - Ii, 1902· Les élégies
Les souvenirs
Pour Eugène Le Mouël.
Le taillis est antique et les arbres sont vieuxQui tendent leur dais sombre et flottant de feuillage.La forêt de sapins laisse un mouvant sillageD’arômes dispersés sous le dôme des cieux.
La chair pâle, ingénue et timide des rosesSourit dans le parterre aux lèvres des AmoursEt la Naïade brune aux grands yeux de veloursRit de voir l’eau blanchir et marbrer ses seins roses.
Sous la main lumineuse et chaude de l’étéL’épais gazon bleuit du bleu des prunes mûres. .L’air sec et parfumé frôle avec des murmuresL’orgue aux mille tuyaux d’un cyprès argenté.
Et voici qu’au jardin, inconsolable et tendre,Le vol des Souvenirs vient se poser soudain,Et leur chœur ingénu, leur virginal essaimSe chuchote des mots que l’on ne peut entendre.
Mais pourtant on devine, à voir ces traits pensifs,Qu’ils ne sont plus que l’ombre, hélas ! et que le leurre.Des larmes ont brillé sur leurs faces qu’effleureLe souffle balançant le cône aigu des ifs.
Ils s’arrêtent longtemps aux charmilles sonoresOù l’Amour, autrefois, venait cacher ses jeuxEt, la main sur la lèvre, ils cherchent, anxieux,La belle Nymphe Écho pour lui parler encore.
Ils soulèvent d’un geste élégant, noble et fierLe rideau constellé des blondes clématitesEt contemplent les prés couverts de margueritesQu’effeuillaient les doigts fins des amoureux d’hier.
Puis au calme parvis de la maison dormanteDont les portes de buis s’entrebâillent un peu,Ils voient dans le lointain fleurir le passé bleu,Tout plein de rires clairs et de chansons d’amantes.
Ils voient, en des senteurs de lavande et d’iris,Flotter aux seins frileux les écharpes légèresEt, le front couronné de sauge et de fougères,Au bras du blond Myrtil s’abandonner Iris.
Ils vont aux clavecins dont les touches émuesDirent les airs de Glück, de Lulle et de RameauEt s’amusent au choc des paisibles marteauxQui ne réveillent plus les cordes détendues.
Ils suivent dans la nuit des vastes corridorsLes fantômes d’antan et les ombres fidèles,Soupirs discrets, frêles baisers, friselis d’ailesD’être jeunes et beaux endormis dans la mort.
Flux rapide du temps, inanité des choses,Désirs, course éperdue à l’inutile orgueil ;Mortels se succédant sans trêve sur le seuilDe la Demeure humaine où se fanent les roses !…
Ainsi rêvent, charmants et doux, les Souvenirs,Penchés sur le miroir d’argent de la mémoire,Aux heures du Passé, roses, grises ou noires,Au bonheur ancien qui ne peut rajeunir !
Mais au jardin désert, parmi le soir qui tombe,Éclatent des concerts de parfums et d’oiseaux.Dans les bassins de marbre où tremblent les roseauxPrès du daim se baignant va boire la colombe.
Lors, avant que de fuir avec les feux du jour,Les tendres Souvenirs viennent errer encoreAux parterres fleuris que le couchant décoreD’un charme délicat de tristesse et d’amour.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources