Les heures de la muse - Ii, 1902· Les élégies
Méditation
Dans les arbres jaunis, écoute, le vent pleure.On entend par les airs sonner le glas de l’heureEt sur l’aile des grands corbeaux noirs croassantLes fantômes furtifs des tristesses passant.
La flûte des roseaux plaintivement soupire.On dirait que la mort à l’Amour veut sourireDans les suprêmes feux d’un incertain soleilQue voile et qu’obscurcit un fin brouillard vermeil.
Le ruisseau cristallin emporte au fil de l’ondeLe lys au doux parfum, la clématite blonde,La tendre floraison des beaux serments d’amourEt les roses d’espoir que fane chaque jour.
Sur l’eau de la fontaine où la sarcelle rodeL’essaim rapide et fou des mouches émeraudesTourne. On entend hurler quelque loup dans le soir.La tenson des jets d’eau se tait au jardin noir.
Médite la beauté de cette heure si grave,Chère. Que cet instant dans ton âme se grave.Car elle est douce aux cœurs qu’unissent de doux nœudsLa fleur du crépuscule ouverte sous les cieux.
Calme dans la clarté de l’Astre qui dévale,Vois grandir au zénith sa pourpre vespéraleEt dans la mousse rose où s’étouffent tes pasLa rosée en tombant luire et pleurer tout bas.
Des paons bleus, des ibis, des éperviers, des cygnesTracent au calme éther de mystérieux signes.Près d’un colchique ouvert aux suprêmes rayonsSe poursuivent encor les derniers papillons.
Lève d’un geste fier au ciel tes mains tendues.Que ton âme et ton cœur volent au fond des nuesEt que sous l’œil du soir qui s’élance des flots,Ta voix pure réponde aux sources en sanglots.
Infinie est la paix qui tombe sur la plaine.Nul bruit ne vient à nous. Comme une douce haleineL’air promène l’odeur si bonne des laboursQui tendent, çà et là, leurs rubans de velours.
On entend résonner, là-bas, de tendres cloches.Le vent emporte au loin leurs sons ou les rend proches.La solennelle nuit monte au ciel violet,Enténébrant le rêve où ton âme se plaît.
Mais ne crains rien. Plaintif ou gai que le soir tombe ; ;Qu’un crépuscule d’or environne sa tombe,Ou qu’un nuage épais dérobe sa clarté,Qu’importe ? N’es-tu pas près de moi, ma Beauté !
N’as-tu pas sur mon sein reposé, chère tête ?Hier comme aujourd’hui n’était-ce pas la fêteDe nos baisers, de notre amour et de nos cœursQuand, fiers, nous cheminions comme des dieux vainqueurs ?
N’as-tu point dans ton être ardent, noble et candideQue la chaste tendresse a pris sous son égide,Gardé vivants les chers parfums du SouvenirComme une floraison qui ne saurait finir ?
N’as-tu point, par delà les aubes immortelles,Pressenti la grandeur de nos amours fidèles,En dehors des Humains, de l’Espace et du Temps,Aux lieux où resplendit un éternel printemps ?
Va, c’est ne point périr que de s’aimer, ma Douce !La mort peut bien faner les roses et la mousse,Éros ne tombe pas sous sa cruelle main.Lève les yeux ! Souris au radieux demain !
Celle qui n’a point vu, debout dans l’aube rose,L’éphèbe aux blonds cheveux lui jeter une rose,Ni senti dans le soir son âme s’enflammer,Celle-là ne sait pas le grand charme d’aimer.
Ramasse le yucca, la menthe, la verveine.Tresse au buis le jasmin et recueille à main pleineLa campanule bleue aux sentiers dépouillés.Puis baigne ton visage aux pétales mouillés.
Et dans le cher salon de la claire demeure,Ce suprême bouquet pourra, devant qu’il meureEnclos au col étroit des vieux Saxe fleuris,Enchanter nos regards de son frais coloris.
Mais allons tout d’abord au temple de l’AutomnePorter ce genêt d’or qui dans tes bras rayonneAfin de voir sourire au déclin de ses joursL’Automne à la clarté des belles fleurs d’amour.
Ainsi, ma Douce, ainsi, gardant en nos penséesLes splendeurs de Pomone et des feuilles passées,Nos tendres cœurs seront comme un jardin vivantQui ne craint ni la mort, ni l’hiver décevant.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources