Les heures de la muse - Ii, 1902· Les élégies
Sur la tombe de mon père
Le temps a beau passer, Père, mon âme est pleineDe ton culte fidèle et de ton souvenir.Le jour succède au jour sans amoindrir ma peine,Mon regret de ta mort ne pourra pas finir.Mon cœur privé de toi demeure inconsolableAlors qu’il se souvient, ô mon meilleur ami,Des entretiens qu’autour de la petite tablePar un feu de sarments éclairée à demi,Nous avions tous les deux dans les longs soirs d’automne.
Le crépuscule au loin baignait les coteaux bleus.Par la fenêtre entraient les rumeurs monotonesDe la plaine et, très haut, sous le ciel nuageux,Des oiseaux migrateurs, jetant de longs cris tristes,Passaient en décrivant de bizarres dessins.Et tandis que la nuit en grappes d’améthysteEt de grenats sanglants tombait aux grands bassins,Dans la paix solennelle et charmante de l’heure,Ta voix, ta chère voix s’élevait doucementEt je sentais, soudain, en mon âme meilleureÉclore comme un lys ton noble enseignement.
Tu m’ouvrais l’horizon et me faisais comprendreLa fierté de l’esprit humain et des pensers.Tu gardais le respect des humbles. Ta voix tendreSe mouillait en parlant des pauvres délaissés.Tu disais le travail ennoblissant la Vie,La grandeur de l’effort et de la volontéQui rendent à jamais la pauvre âme affranchieDu découragement, de la déloyauté.Tu montrais l’harmonie ample de la Nature,La richesse des champs blonds de l’or des moissonsOu tout ensanglantés sous la rouge parureDes pampres vendangés aux arrières saisons.Tu prônais la beauté de vivre pur et chasteEt la nécessité de tendre à l’Idéal.Tu craignais l’ironie atroce qui dévasteLe plus solide esprit, le cœur le plus féal.Tu vantais la douceur et le charme des lettresEt tes tremblantes mains posaient avec respect,Ami, sur le rebord étroit de la fenêtre,Quelque livre savant, de vénérable aspect,Dont tu savais si bien extraire la moelle,Commenter le sujet, résumer la leçon,Quand des textes perçant la ténèbre et le voileTu prodiguais précepte et pensée à foison.
Par toi je m’abreuvais à la Science antique.Les heures s’envolaient plus promptes que l’éclair.Tu me donnais sans te lasser le viatiqueDe ton savoir fécond, intéressant et clair.
Comme au temps où ma main d’enfant tenait la tienne,Où j’écoutais tes contes bleus dans le chemin,O mon Père, ton âme était encore mienneEt ton cœur se faisait pour ton fils plus humain.Cher Vieillard, oubliant auprès de toi mon âgeD’adolescent fier de sa force et triomphant,J’aimais, comme autrefois, ta parole si sageEt je redevenais un tout petit enfant.Les liens merveilleux qui rivaient nos deux âmesÉtaient, de jour en jour, plus forts et plus étroits.La dure mort souffla sur nos divines flammes.Et mon cœur se remplit de tristesse et d’effrois.Aussi lorsque, pensif, je visite la tombePrès de l’humble village où, dans l’ombre, les fleursLe vent, les chants d’oiseaux et le vol des palombesTu dors ton long sommeil, ô mon Ami, des pleursObscurcissent mes yeux et dans l’herbe ruissellent.Ah ! te revoir, ô Père, à tout jamais parti !…Mais devant la froideur des dalles qui recèlent,Las ! tout ce qui fut toi, je reste anéanti !
Ah ! te revoir, un seul instant ! pouvoir encoreToucher ta main, baiser ton front, suivre ton pas ;Avec toi contempler une dernière auroreComme au temps ou tu me prenais dans tes deux bras !Parcourir un instant encor la vieille alléeDu jardin s’éveillant aux brises du matin ;Regarder sous l’éclat du soleil la valléeSe couvrir d’un brouillard tout parfumé de thym ;Refaire tous les deux nos gais pèlerinagesAux sites pittoresques, immuables toujours ;Fouler les verts sentiers fleuris de saxifrages ;Voir dans tes yeux briller la lumière du jour ;Reprendre l’entretien de nos longs soirs d’automne :Marcher, pour un moment encore, à ton côtéEt, l’allégresse au cœur, dans l’aube qui frissonneAppuyer ta vieillesse à ma virilité !Mais le rêve est trompeur que je forme, ô mon Père !Et je t’appelle en vain sous ton morne tombeau.Hélas ! tu ne saurais répondre à ma prièreNi couronner l’espoir de mon désir trop beau !Je dois reprendre seul le chemin de la Vie.Je dois creuser sans toi le sillon ici-bas.Ah ! donne du courage à ma faible énergiePour que sous le fardeau je ne fléchisse pas !Parle-moi, parle-moi, comme tu sus le faire ;Parle-moi dans le jour, dans les fleurs, dans le vent ;O grand Vieillard, répète-moi dans le mystère,Les chers et tendres mots que tu me dis souvent.Fais de moi la demeure élue et le bon temple.Fais-en l’autel secret de tendresse fleuri.Que je garde en mon cœur ton valeureux exempleEt suive, comme toi, ce que l’honneur prescrit ;Car il faut vivre, Père, et prolonger ta race.Ne m’abandonne point et que ton souvenirPlane sur moi comme un aigle fier dans l’espaceOu comme un chaud soleil qui ne doit point mourir.
104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources