Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
A Émile henriot
Mais l’œuvre est là. Il faut qu’elle
soit imprimée, et elle va l’être. Quand
la gloire est enfin restituée à celui qui
l’a si amoureusement et si chastement
désirée, fût-elle posthume, c’est encore
une réparation légitime à cette immanente
injustice dont les poètes sont victimes
éternellement.Émile HENRIOT. L’œuvre inconnue de Charles Morice. Temps du 9 septembre 1919.
Henriot. Grand confrère. Ah ! quel bien vous me faites,— Et je vous applaudis enthousiastement —,Quand vous incriminez, certes si noblement !L’injustice dont sont victimes les poètes.
Ce que vous suggéra Morice, de combienD’aèdes ignorés ne peut-on pas le dire ?La mort, quand ils vivaient, brisait déjà leur lyre.De leurs vers, par avance, il ne subsistait rien.
Dociles, cependant, aux ordres de la Muse,Dans l’ombre ils écrivaient des œuvres de beauté,Pleines d’un généreux souffle d’humanité ;Écrin d’or où leur flamme immense était incluse.
Ils composaient dans l’ombre. Et la vie autour d’euxAgitait en riant ses grelots de folie,Suivait sur les tréteaux Melpomène et Thalie,Accablait de vivats les succès hasardeux ;
Et, les regards tournés vers la seule réclame,Applaudissait recueils et spectacles divers,Sympathisait par mode avec les mauvais vers,Indifférente aux tons sans grâce de leur trame.
Eux ciselaient le livre à l’écart, dédaignantLe mépris du public ou son indifférence ;L’isolement profond centuplait leur souffrance.Ils luttaient sans espoir : esprit et cœur saignant.
Et n’ayant pour soutien que la seule pensée,Au milieu de l’effort exprimaient leur tourment :« L’heure et l’heure s’en vont irréparablement.« O douleur ! Je mourrai dans l’œuvre commencée. »
Cruelle prophétie, hélas ! Savoir qu’on aLa faveur d’Apollon, peut-être du génie,Qu’un ouvrage parfait lentement s’édifieSous le regard divin de Pallas Athéna ;
Polir et repolir, nuit et jour, cet ouvrage,Que l’inspiration de sa sève nourrit ;Et, prévoir que ce fils choyé de son esprit,Sans atteindre le port, devra faire naufrage !
Se peut-il, perspective aussi triste, Henriot,Et constat plus enclin à navrer l’existence ?Drame qu’on cache à tous les yeux, angoisse intenseDont l’être se revêt comme un étroit maillot.
De milliers d’entre nous c’est la commune histoire,Que de chefs-d’œuvre ainsi n’auront pas vu le jour.Leurs écrivains, obscurs serfs de ton hard-labour,Âpre réalité ! déplurent à la Gloire !
Et je pense avec un dur serrement de cœurAux vers que le Destin priva de la lumière.Inconnus, tout autant que l’auteur, sous sa pierreSépulcrale, ils n’ont pu donner leur belle fleur :
Parce que nul ami fidèle, nulle femmeAimante, nul confrère aimable, avec piété,N’aura voulu soustraire à l’onde du Léthé,Leurs strophes où vivra toujours le feu d’une âme…
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources