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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit

A Pégase

Pierre de Bouchaud· 108 vers

O grandiose ami, cheval ailé, Pégase,Emporte-moi, joyeux, au pays de l’extase,Au pays de l’ivresse, au pays d’Apollon,Au pays de beauté que tu gravis d’un bond.Ouvre à mon cœur ému les régions sublimesOù l’Inspiration habite sur les cimes,La lyre d’or aux doigts, les yeux dans l’Infini,Écoutant les accents tombés du ciel béni ;Les grands espaces purs que hante la lumièreDes Muses effleurant d’une main familièreLa cithare sonore et docile. Entends-moi.Communique à mon cœur le poétique émoi.

Voici que la Nature, ainsi qu’une eau féconde,Propage sa fraîcheur nouvelle par le monde.Inspire mes accents. Que je puisse chanterTout ce frémissement qu’elle laisse éclater ;Que je puisse enlacer à sa jeune feuilléeMes rimes. Que je dise avec l’herbe mouilléePar l’aube, le parfum des terres où la nuitRafraîchit la saveur et la pulpe du fruit ;La mousse, comme un nid, pour la rose qui tombe,Écartant ses brins doux ; les chants de la colombeDont le corps se balance aux branches de l’ormeau ;Les paroles du vent dans le bruyant rameauDu tremble qu’un frisson perpétuel agite ;Le faon aux fins jarrets et qui se précipiteComme un trait pénétrant l’épaisseur des halliers ;Le mystère habitant vos ténèbres, sentiers ;Les Naïades peuplant vos vasques, belle source ;Les roseaux que les guiers, dans leur limpide course,Font chanter tendrement sous le couvert des pins ;Tout ce qui vibre, pousse et croît dans les ravins :Les lianes du lierre et les pampres des vignes ;Et la ruche où le miel s’étale en blondes lignes ;La résine coulant de l’arbre vert blessé ;L’odeur vive du vin dans la tine versé ;L’épais foisonnement des menthes, des fougères,Des sceaux de Salomon agitant leurs légèresPendeloques d’émail sur la pervenche en fleurs ;La palpitation charmante des couleursAu bord de l’horizon que le matin ranime,Ou que le crépuscule affaiblit et ruine ;L’ombre répercutant, dans le secret des bois,Les bramements de cerfs et la plaintive voixDes chiens flairant au loin quelque piste incertaine ;Les babils des ruisseaux, le parler des fontaines ;L’insecte imperceptible et le vermeil essaimDes guêpes voltigeant près du tiède raisinQu’à leur rapacité vient disputer la grive ;Et le fleuve léchant les ajoncs de la riveEt menant, jour et nuit, son humide rumeurD’onde qui court sans cesse et qui jamais ne meurt.Et les vibrations, les appels, le murmure,L’émoi secret dans l’ombre agitant la ramure ;La vie ardente et brusque éparse dans les champs ;Les pollens fécondants apportés par les ventsEt propageant partout la fleur, l’arbuste, l’arbre,Jetant, parfois, aux creux des balustres de marbre,Aux doigts de la statue, aux fentes du pavé,Leur vermeille poussière ainsi qu’un doux ave…

Montre-moi tout cela, cheval ailé, Pégase…Sur ta croupe prends-moi. Que ton ardeur m’embrase.Donne-moi de surprendre, avec l’air et ses jeux,Tout ce qui sur le sol sourd, s’exalte et s’émeut.Glisse comme un oiseau au-dessus des fontaines ;Aspire en frémissant leurs liquides haleines…Effleure dans ton vol le hautain peuplier,Le taillis ténébreux. Va Franchis le hallier.Rafraîchissant ton corps à grands flots de verdure.Dépasse les élans de la brise. Aventure,Pégase, fier coursier, ton rapide poitrailPrès du train véhément qui glisse sur le railEt dont les longs sifflets emplissent la vallée,Sous la vapeur en blanche écharpe déroulée.Que rien ne te retienne : antre, pente, fossé,Vallon profond, ravin pierreux, mont crevassé,Sable mouvant, fourrés épineux, fondrière.Que l’air sous tes sabots s’emplisse de lumièreComme, sur les cailloux, l’effort du timonierAccroche une étincelle au fer de chaque pied.Sois partout Que ta fougue immense ne connaisseNi le vide troublant, ni le rocher qui blesse.Si quelque fleuve oppose à ton splendide élanSa masse transparente et son cours, vif ou lent,Pour le passer sans peine, aide-toi de tes ailes ;Baigne même à ses flots la sueur qui ruisselleDe ton flanc héroïque ; et puis, vers le ciel bleu,Ou sur le sol reprends ta course, ô Demi-Dieu…

Et lorsqu’ayant vaincu, prestigieux miracles,Tous les dangers, tous les affronts, tous les obstacles ;Tous les sommets, au loin, défiant ton effort,D’un haut rempart, de près, plus formidable encor ;Tous les marais mouvants dont l’herbe dissimuleLe terrain spongieux où l’essor capitule ;Tous les monstres jetant leurs griffes à ton cou,Mordant tes quatre pieds, barrant ton galop fou ;Tous les guets, tous les jets, tous les rets de l’envie ;Tout l’essaim des malheurs embusqués par la Vie :Joyeux et frémissant, toujours souple et dispos,N’ayant ni déconfort, ni désir de repos,Tu me déposeras au seuil de ma demeure :Ami, je garderai jusqu’à ce que je meure,Vision que jamais rien ne pourra ternir,Cet unique, étonnant, sublime souvenir,Tour à tour, de ton vol et de ta chevauchée,Où ma main à tes crins avec force attachée,Je devinai soudain — avec quelle fierté —Que te demandait grâce enfin l’Immensité !

108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources