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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit

O cœur désordonné où le désir éclate

Pierre de Bouchaud· 52 vers

O cœur désordonné, où le désir éclateDe tant de hauts désirs jamais réalisés,Mon pauvre cœur humain que le rêve dilateComme un tendre bourgeon de l’Eurus caressé.

Toi qui te laisses prendre au renouveau fragile,A tout ce que la Vie offre de fugitif,Qui crois que Dieu se mêle à la plus humble argileEt devines sa voix dans la chanson de l’if :

O mon cœur, est-il vrai que tu ne sois, qu’une heure,Le reflet conscient de l’immense univers,Et qu’il faille qu’un jour au fond de toi tout meureComme un champ se dévaste au souffle des hivers ?…

Avoir été la coupe où les fraîches roséesTombaient en diamants du haut des matins bleus ;Avoir été l’autel où s’étaient reposéesLes ailes de l’Amour, dans les soirs nébuleux ;

Avoir étincelé de toute la lumièreQue midi brandissait comme un glaive aveuglant,Et sur le lac, aux bords tapissés de bruyère,S’être senti l’iris, au fil de l’eau tremblant ;

S’être comme le fruit balancé sur la branche,Comme le grillon svelte au sein du pré caché,Doucement introduit dans la clochette blancheDu yucca ; sur les fleurs des collines penché ;

Avoir été l’ardeur, la ferveur et l’extase,La demeure où la joie et l’espoir s’abritaient,Et l’amphore accueillant dans son flanc qui s’évaseLes plus troublants parfums qui dans l’air voletaient ;

Avoir répercuté, tout le long de sa vie,Les plus légers frissons des champs et des éthers ;Avoir tout adoré de leur souple harmonie,Houles, senteurs, élans, murmure, éclats divers ;

Avoir surpris, joyeux, au regard de l’amanteL’amant suivant le fil des espoirs infinis,Et contemplé, parfois, dans l’ombre roucoulante,Les oiseaux amoureux, à la saison des nids :

Puis, brusquement, soudain, sombrer dans le mystère ;N’être plus rien, mon Dieu, pas même un souvenir ;S’enfoncer à jamais dans la nuit solitaireDont le règne caché ne doit jamais finir ;

Disparaître à jamais de la race des hommes.Ne plus boire l’air pur des aurores d’été.Être un reste sans nom que l’humus environne,Un fétu que ravit ton flot, Éternité !

Sous le tertre que vêt la stèle funéraire,Ne plus entendre, au fond du ciel natal, les Dieux,Sur le char des Saisons, dispenser à la terre,Hivers, Printemps, Étés, Automnes radieux.

Enfin, aux bords du Styx, au noir séjour des ombres,Vivre la vie inerte et sans désirs des morts,Et, comme Iphigénie, avec les regrets sombresDe ta beauté, Nature, et de tes chauds transports.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources