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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· III L’amour

Aquarelles

Pierre de Bouchaud· 186 vers

Car ceux qui, une fois, ont uni
leurs lèvres s’appellent, se cherchent
et se retrouvent toujours, et ils
rêveront partout à la douceur du baiser.Abel HERMANT.

I

Rose qui doucement sommeilles sur ta tigeDans la bonne tiédeur et l’ambre du matin,Tandis que sur ta soie un papillon voltigeOù se pose une abeille en fourreau de satin,

Tu gardes suspendus à ta chair délicateLes diamants si purs que te donna la nuit ;Harmonieux collier couvrant ton écarlateD’un flexible réseau qui sous l’azur reluit.

Et j’évoque soudain devant ton ambroisieAux baisers flamboyants d’un soleil estival,Tes sœurs dont le parfum dans les jardins d’Asie,Triomphent des senteurs troublantes du santal.

II

Le long de la rivière où le saule argentéTrempe dans les flots clairs sa longue chevelure,L’ombre pleine d’oiseaux joue avec la clarté.L’Eurus sur les ajoncs plaintivement murmure.Pan tire un air charmant des pipeaux de l’étéLa Nymphe au chèvrefeuille unit la fraise mûreEt tresse une guirlande à Vénus Astarté.

A pas silencieux les biches sur la mousseCheminent. L’on entend les ramiers roucouler.Dans les roseaux cachés une poule d’eau glousse.Si calme est le courant qu’il ne fait pas tremblerL’herbe des bords qu’à peine un peu d’onde éclabousse,Dans ce tranquille Éden que rien ne vient troublerL’heure douce sans fin succède à l’heure douce.

C’est ici que l’Amour, las de tous ses méfaitsA voulu s’abriter. L’agreste solitudeComble le Dieu méchant de repos et de paix.Il ne se souvient plus de l’âpre servitudeQu’il impose aux vivants. Dans ces fourrés épaisSa rigueur peu à peu tombe en désuétude.Il accroche aux buissons l’arc, le carquois, les traits.

Et sur l’herbe étendu, les yeux baissés il rêveQu’il accorde à la vie une éternelle trêve.

III

O jeune fille errante en ce profond bocage,Tandis qu’autour de toi les pigeons familiersRoucoulent en croisant leurs vols sous le feuillageEt que Phébus jette son or sur les halliers :

Qui saura de tes yeux le pénétrant mystère,Le sourire ambigu sur tes lèvres posé,Les pensers escortant ta marche solitaire,De ta bouche entr’ouverte où s’en va le baiser ?

Au songe que tu suis ton sein — sous la dentelleDont les plis ajourés le voilent à demi —Comme sur l’arbre au vent se berce le nid frêle,S’enfièvre tout à coup et longuement frémit.

Et parmi le silence et l’ombre qui tressaille,Voici que t’environne un tourbillon de feu,Et dans un trouble exquis tu sens plier ta tailleSous l’étreinte invisible et farouche d’un Dieu.

Car c’est en vain qu’on croit que l’amour se repose.Le repos ne lui sert qu’à préparer ses coups.Sur l’être sans défense, il se jette en courrouxEt cueille brusquement la fleur à peine éclose.

A l’improviste il aime à déchirer un cœur.Il use en le captant de mille stratagèmes ;Comme un sylphe tantôt se tapit dans les gemmesDes fleurettes, tantôt se fait suave odeur.

Il se change parfois en brises caressantesDont la vierge aspira les effluves flottants.Il est dans les rayons qui jouent sur les étangs.Il se tient aux aguets dans le fourré des sentes.

Puis ayant sur sa proie assouvi son désir,Et brûlant de voler à quelqu’autre conquête,De l’âme où se déchaîne à jamais sa tempête,Vrai larron du bonheur il se plaît à s’enfuir.

IV

Le doux roucoulement qui remplit le feuillageSans trêve répété çà et là par l’écho,Enchante le satyre en son antre sauvage,Et l’Oréade, et Pan dont sonne le pipeauSous les verts coudriers que la biche saccage.

On dirait que dans l’air tinte un grelot d’argentAgité par les doigts d’une invisible fée,Ou quelque gros essaim de frelons voltigeantDans les fourrés profonds abritant la Nymphée,Où sans jamais tarir court le flot diligent.

L’ardeur du jour fleurit l’âme de l’avrillée.Tout exulte. La terre est un vaste encensoirQui projette vers la coupole ensoleilléeDu ciel à l’azur si profond qu’il paraît noir,Des senteurs d’eau, de fleur et d’herbe vanillée.

V

La Nymphe Écho redit ta chanson, ô sirène,J’écoute ! Le vallon en est tout égayé.Il semble, par moments, que l’eau vive du guier,S’enivrant de tes airs, dans son cours les entraîne.

J’écoute ! Écho, répète avec fidélitéLes trilles de ta voix cristalline et si tendreQu’elle passe en douceur le grelot argentéQu’au frontal de ses lynx Diane aime à suspendre.

Rien ne se perd vraiment de l’hymne merveilleuxDont le rythme, tantôt comme un vent pur s’élance,Et tantôt s’éteignant, continue en silenceUn poème ineffable inspiré par les cieux.

Car je sais que l’émoi sacré qui te domineN’est pas d’essence humaine, et que, seul, l’au-delàTe révèle ces sons qui gonflent ta poitrine,Où, depuis ta naissance, Apollon se céla.

Et j’ai vu, dans le bois, au lieu dit des « Trois Sentes »,Pan, démoralisé, n’ayant pu réussirA retrouver ton chant, broyer, de déplaisir,Contre un tronc de sapin ses flûtes innocentes.

VI

Le vent vole en chantant dans la forêt de chênes ;On dirait, par moments, des harpes éoliennesQui, de la plaine aux monts, font un concert au jourLa rafale, de loin, comme un bolide accourt,Fouille profondément le doux flot des prairies,Saccage la glycine et ses grappes fleuries,Ébouriffe la soie des faisans argentésPicorant le terreau des taillis agitésPar l’étreinte rapide et furtive des féesQui passent, aux coursiers de l’espace agriffées ;

Heurte la vigne vierge aux fragiles liens,Éparpille en tous sens les chatons et les grains…

Parfois, une nuée enveloppe les choses.Des rondes d’étourneaux sur les buissons reposent,Un instant, leur essaim véloce et babillard.Et l’on voit s’agripper au long fût d’un fayardL’agile grimpereau qui cherche sa pâture…L’aquilon infléchit la flexible mâtureDes peupliers dressés, çà et là. Des senteursDe feuilles et de prés, d’eaux, de fruits et de fleursDonnent à l’atmosphère une saveur sucrée… Que respire et qu’absorbe ineffablement Rhée.

Et sur ce paysage aux tons harmonieuxUne pluie de soleil semble tomber des cieux.

VII

Tu pars, mais à coup sûr, nous nous retrouverons.Je ne redoute pas, ô Myrto, ton voyage,Et qu’il soit long ou court, ces arbres sur nos frontsDoivent étendre encor le dais de leur branchage.

Pars donc Je ne crains rien de ton éloignement.Envers et contre tous tu me seras fidèle.Nous avons échangé la caresse immortelleQui, cœur à cœur relie irrémédiablement.Pars, notre bel amour t’abrite de son aile.

En vain un étranger penserait t’attirerTout à coup par l’aveu troublant de sa tendresseNous avons échangé l’immortelle caresse !Quand on s’aime l’absence est loin de séparer.Nous nous sommes cherchés pour nous trouver sans cesse.Pars, et puisse partout rayonner ta beauté,Comme un foyer vivant d’une intense lumière.Ne voile pas l’éclat de ta jeunesse altière,Car autant que le feu la jeunesse est clarté,Et plus que le soleil éblouit la paupière !Pars donc, jusqu’au moment où le doux souvenirQui va, hors de ces lieux, t’escorter à toute heure,Irrésistiblement, pour la chère demeureOù j’attends plein de foi, te faisant repartir :Tu reviendras avec ton âme la meilleure.

VIII

Pour quel dieu, quel éphèbe à ces branches de roseUnis-tu les derniers rameaux des dahliasQuelle tempe, ces brins fleuris que tu lias,Vont-ils orner, au seuil de brumaire morose ?

Ta jeunesse, son charme et leur goût, tour à tourPrésidèrent aux soins créant ce diadèmeQu’un ruban, couleur de ton regard pers parsèmeDe nœuds qu’en vérité peut seul former l’amour.

Certes, si c’est un Dieu que vise ton offrande,Son marbre s’égaiera d’un sourire immortel,Lorsque tu franchiras le degré de l’autel,Afin, au front sacré, de nouer la guirlande…

Mais si c’est à parer Hylas que tend ton vœu,Que ne puis-je, caché sous ce grand térébinthe,Surprendre tout à coup votre profonde étreinteQui rendra le mortel plus comblé que le Dieu !

IX

Cette glycine enlace avec tant de douceurLe seuil de votre toit, ô tendre bien-aimée,Qu’on dirait, comme vous, que vraiment elle est féeDans l’art de dispenser le plus rare bonheur.

La brise en l’effleurant agite ses lianes,Comme la passion soulève votre sein ;Et l’auvent de bambou, qu’avec force elle ceint,Se parfume au toucher des grappes diaphanes ;

Délicats sequins bleus, pendentifs de saphirDont quelques-uns, parfois, vont effleurer vos joues,Puis dans vos cheveux blonds suavement se jouent,Quand sur votre balcon il vous plaît de venir.

On dirait qu’en ces fleurs une part de vous-même,Passant, leur a donné plus d’âme et de senteur,Et qu’en retour du don généreux, chaque fleurVeut, en vous caressant, montrer qu’elle vous aime.

Et moi, m’extasiant du miracle d’amourCapable de ranger les fleurs sous votre empire,Je dépose à vos pieds ma tendresse et j’aspireA, comme la glycine, être à vous sans retour.

186 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources