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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· Hors de France

Au tombeau de Virgile

Pierre de Bouchaud· 150 vers

J’ai fait, un jour, Virgile, un doux pèlerinageAu tombeau solitaire où, depuis deux mille ans,Aux cadences du flot caressant le rivageVos grands restes, qu’abrite un arbuste sauvage,Dorment sous un soleil aux reflets aveuglants.

J’avais pris le chemin dominant la collineEt, tout en murmurant à voix basse vos vers,Je regardais les rais de la lumière fine— Or ardent dont le plus humble objet s’illumine —,Traverser le cristal diaphane des airs.

C’était comme un filet enserrant, de ses maillesÉclatantes, l’azur de la mer et du ciel,Et, des grands aloès débordant les muraillesLe glaive aigu criblait d’invisibles entaillesCe réseau résistant, quoiqu’immatériel.

Naples rêvait au bord de sa rive infléchie.Des sons de mandoline arrivaient jusqu’à moi.Un suave zéphyr chantait sa mélodie.Tout n’était que clarté, tout débordait de vie,Et vos vers, ô Virgile, avivaient mon émoi.

Parfois, en côtoyant les profondeurs boiséesD’un jardin, j’entendais triller le rossignol.Parfois, sous un auvent, quelques grappes roséesDe souples chèvrefeuils, lentement balancées,Semblaient des papillons prêts à prendre leur vol.

Çà et là, s’agrippant aux branches d’un cytise,Des chèvres en broutaient les sequins mordorés.Je retrouvais alors, d’une façon précise,Des passages d’églogue auxquels votre maîtriseSut donner le poli de reliefs bien ouvrés.

Primevère enduisait d’insinuants aromesLes âmes et les cœurs. Aux crêtes des coteaux— Basiliques des champs arrondissant leurs dômes —Les roses, pendant des cyprès, mêlaient leurs baumesAux mimosas couverts de leurs fauves grelots.

Du Vésuve sortait une mince fuméeFlottante dans l’éther, ainsi qu’un étendard.Sa brume, sur la mer, par Zéphire inclinéeSe confondait avec la vague satinéeOu s’émiettait autour d’un récif au long dard.

Toute cette splendeur me paraissait, Virgile,Comme la paraphrase amène de vos vers.Les pâtres rencontrés prenaient des airs d’idylle.Je remontais au temps des pénates d’argile,Et revivais leurs jours élégants et diserts.

Vainement j’entendais trépider les usinesEt strider la sirène, au loin, vers l’arsenal,Votre génie encor, avec ses fleurs divines,Parfumait, malgré tout, le fracas des machinesEt régnait, triomphant, sur le progrès banal.

Des mots que proféra votre Muse éternelle,Notre lèvre redit les accents enchanteurs.Ce n’est pas l’âpreté qu’Henri Heine recèle,Qui les dicta : le cœur s’envole sur leur aileComme un oiseau qu’emporte Eurus vers les hauteurs.

On se repose en eux de la lourde tristesseD’un lyrisme fertile en cris désespérés ;De cet état languide et des larmes que laisseL’amour qui vous échappe ou le désir qui blesse,Ou le supplice amer des serments déchirés.

Tel le miroir uni de la mer TyrrhénienneLeur inspiration — sans heurt et sans remous,Même quand Calliope en active la veine —Demeure calme, grave, étale, éolienne,Ou se refuse à voir Polymnie en courroux.

Et vous êtes ainsi le Dieu de l’harmonie,Dans toute sa hautaine et sublime beauté.La trop facile injure aux malheurs de la vie,Le cœur qui se refuse au cœur qui le supplie :A ses sujets votre art ne s’est jamais prêté.

J’admire plus que tout vos fraîches Géorgiques,Pleines d’errants parfums par Flore rassemblés ;Et c’est comme une fresque aux lignes énergiquesOù, loin de l’épopée et des luttes tragiques,Les champs à leurs travaux salubres sont mêlés.

Mieux que Mangon, Ménandre et que le vieil Hésiode,Vous décrivez les lois qu’observe Déméter.Et de vos vers, un jour, s’inspirera mainte odeOù Ronsard, comme vous, omniscient rapsode,De la campagne aussi dira l’éloge cher.

Je vous aime, Virgile, et d’aimer la Nature,Et de changer, pour nous, ses multiples aspectsEn symboles divins, aidant la créatureHumaine à limiter sa terrestre aventureA l’asile rural et sa profonde paix !

Car plus que les combats auxquels prit part ÉnéeRecherchant la contrée où naîtra le Romain,Me plaît la vision d’une humble destinée,Telle que vos burins experts l’ont dessinéeDans ce traité qu’anime un large souffle humain.

L’amour de la Patrie, ah ! comme il vous inspire !Magna parens virum ! Magna frugum ! Quels motsTrouve, pour la louer, votre noble délire !Quels chants en son honneur sortent de votre lyre !Vit-on jamais pensers sertis de tels émaux !

Voici d’abord aux Dieux une ardente prièrePour que Bellone enfin apaise son courroux ;Puis la description, d’une touche si fière,Des mœurs du Latium dont la rudesse altièreA fait de Rome un centre admirable entre tous.

Pour lui rendre l’éclat de sa grandeur passée,Los aux travaux des champs ! La guerre, les succès,Et les conquêtes, prix d’une dure odyssée,Sous leur gloire éphémère, à grand’peine amassée,N’engendrent que l’orgueil, le luxe et les excès.

Si, comme un jour Chénier, vous enchante la GrèceDont vous citez souvent les beaux noms radieux,L’esprit vous apparente aux concepts de Lucrèce.Et c’est pour l’imiter que votre Muse tresseAu Destin immuable un éloge pieux.

Et blâmant les combats dont le bretteur s’entiche,Vous conviez, en vers splendides, les LatinsA labourer leur sol affligé d’être en friche,Et prouvez que la vie agricole est plus richePour un pays que les plus somptueux destins.

De tels conseils aussi concernent notre France,Que le farouche Mars vient de martyriser :Et c’est pourquoi, Virgile, en vous lisant je pense,Qu’en dépit du progrès des siècles la souffranceGuette l’homme toujours afin de l’écraser.

Hélas !… Mais il suffit ! Silence ! La nuit tombe,Le couchant est paré d’éclatantes lueurs.Un calme solennel entoure votre tombe.L’Orient a les tons d’une aile de colombe,Et déjà le serein vient pleurer sur les fleurs.

Il me faut redescendre à présent vers les hommes,Après avoir rêvé près de vous longuement,Les cloches en tumulte harmonieux résonnent,Et des pins parasols les ovales couronnes,Çà et là, sont des nids de résine embaumant.

Le vent s’est tu. L’espace est quiet. Les étoilesCommencent à trouer l’éther enténébré,La brume rose entoure Ischia de ses toiles.Les bords courbes du golfe avec lenteur se voilentD’un péplum onduleux que la lune a cendré.

Que daigne, grand Virgile, ah ! que daigne votre ombreM’escorter désormais sur la route des jours !Empêchez au néant que ma Muse ne sombre :Alimentez sa flamme et du désespoir sombre,Poète, au nom des Dieux, préservez-la toujours.

Et quand je parcourrai — lecture journalière —Les rythmes que votre âme exquise anime encor :Ah ! faites dans mon cœur —, comme en une volièreGazouillent les oiseaux —, retentir leur lumièreJusqu’à l’heure inconnue où me prendra la mort.

O maître dont je fus, dès mon adolescenceLe leude, le fidèle et le dévot servant !O Roi du noble Verbe, O source de Jouvence,Acceptez l’ex-voto qu’un poète de FranceSur vos restes dépose en hommage fervent.

150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources