Les jours reflétés, 1925· Hors de France
Nostalgie
Mes yeux n’ont retenu de tant de beaux paysDont ils ont, en passant, surpris le site exquis,Que la forme apparente, aimable et fugitivePrès d’un fleuve tranquille, ou du haut d’une riveQu’effleurait doucement l’écume de la mer,Parmi l’algue visqueuse et le varech amer ;Mais mon cœur, inlassable, a tâché de surprendreL’appel muet que chaque horizon fait entendreEn se montrant, à l’improviste, au voyageur,Des vitres d’un wagon ou du bord d’un vapeur…
Je vois encore, au sein de la Basilicate,Des villages, parmi l’estompe délicateDe la brume automnale, apparaître soudain,Pittoresques, charmants, fleuris comme un jardin,Ceinturés de ruisseaux dont l’humide bordureSans trêve gazouillait dans un nid de verdure :Je me sentais alors, pendant quelques instants,D’esprit et de pensée avec les habitants,Et mon âme à la leur un moment réunie,En partageait l’espoir, la joie et les nénies…
Si j’ai connu le songe enchanteur d’Amalfi,La chaude Foggia, Pompéi, comme un défiAu Vésuve, vivant sous des murs en ruine ;Si lorsque le soleil au ras des flots s’incline,Poestum m’a vu rêver, attentif et pieux,Sur ses degrés disjoints où les ombres des DieuxPromènent sans espoir leur triste théorie ;Si je hantai longtemps le sol de Trinacrie,Et visitai les lieux que les Grecs, autrefois,Emplirent de tumulte ou du son de leur voix :Il me souvient aussi du golfe de TarenteEt de sa courbe exquise où la mer, calme, chanteSous les tièdes baisers de la lune. Et je vois,Immensité sereine et mouvante à la fois,A tes pieds, Métaponte, où vécut ce génie,Pythagore, mourir la vague d’Ionie…La Calabre et ses bois, l’Apulie et ses portsM’ont vu sonder souvent leurs agrestes abords,De leurs villes chercher, compulser les archives,Et fouiller avec soin leurs murs et leurs ogivesPour en faire jaillir l’étincelle éclairantLa nuit d’un passé fier, mystérieux et grand.
De tels instants, pour moi, les plus beaux de ma vie,J’en évoque chaque heure éteinte avec envie,Car je sens que jamais je ne retrouverai,Dans les jours à venir, leur cortège sacré.Je ne saurais, enclos dans l’enceinte opprimanteOù Paris se dépense et follement fermente ;Où tout est bruit, rafale ; où, sous un ciel trop bas,La lumière, en hiver, ne brille presque pas :Oublier ces azurs que jamais rien ne voile,Ces fleurs dont le gazon, dans tous les mois, s’étoile,Ce murmure des flots qu’Homère aurait chanté,Et qui, comme un miroir, dispensent leurs clartés.
J’ai besoin pour goûter, comme il sied, l’eurythmieDes poètes latins, d’errer en Italie,Et de lire leurs vers au lieu même où jadis,Leur Muse s’inspirait de Pan ou de Cypris.Jamais Rome ne me paraît plus vraiment RomeQu’en parcourant Horace, à l’ombre, qui frissonne,D’un pin avoisinant le palais des Césars,Ou Tacite, au Forum, parmi les arcs épars,Et si Virgile est doux à réciter en France,Plus fiers sont ses accents, sublime sa puissance,Quand des hauteurs de Naple, on l’écoute mêler,A l’yeuse ombrageant sa tombe, un vers ailé…Et de même, Platon n’est jamais plus limpideQu’en tournant ses feuillets, dont Minerve est l’égide,A l’ombre qui descend des murs du Parthénon,Où glisse comme un trait vermeil le lézard blond.Et la grandiloquence admirable d’Eschyle,Dans les sites rugueux et brûlants de Sicile,Exhale un son plus pur, paraît plus noble encor,Quand le soleil natal la couvre de son or…Loin de cette lumière où vous vivez, Hellade ;Loin de l’azur, charmant comme une sérénadeQui tend sur votre sol son transparent rideau,O Sud de l’Italie, ardent, fertile et beau ;Je souffre intensément, malgré mon énergie,D’une perpétuelle et dure nostalgie…Et vraiment, rien, pour moi, ne saurait remplacerCes parfums sur le cœur tombant pour le percer,Ce flamboiement splendide où l’horizon s’éploie,Ces cours d’eau dans leur onde emportant avec joieDes rayons de soleil et des fleurs d’oranger :Tout ce bonheur, facile, immuable et léger,De voir couler ses jours comme une source unie,Au pied de l’Acropole, aux champs de l’Ionie,L’œil charmé des blancheurs de ruines, mêlantAux modernes logis leurs vestiges tremblants ;Et de suivre, au versant d’une blanche colline,Une enfant au profil busqué de sarrasine,Qui conduit un troupeau de chèvres arrachantL’ortie entre deux fûts ciselés se cachant,Ou porte sur sa tête, agreste canéphore,La corbeille de figue où l’abeille picore.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources