Les jours reflétés, 1925· La nature
Avec le printemps
C’est un tournoiement de lumières,C’est un jeu de vents sur les prés.La conque des roses trémièresEst pleine de rayons pourprés.
Ohé ! Ohé ! voici les vertesSauterelles sur le gazon.Par les fenêtres entr’ouvertesLe Renouveau rit aux maisons.
Alléluia ! Voici que pleurentLes sèves au bord des bourgeons,Les reflets de l’azur effleurentL’étang bleu parsemé de joncs.
Nymphes, prenez ces violettesQui viennent d’éclore. PrenezCes souples fougères fluettes,Ces chèvrefeuil les satinés.
Ne passez pas devant ma porteSans vous arrêter un instant.Jusqu’à moi le zéphyr apporteVos chansons, vos cris éclatants.
Venez, parfums ! Venez, sourires !Venez, caresses et baisers !L’air est une vibrante lyre,Les cieux, comme des seins rosés.
Voyez ! J’ai recouvert mes livresD’un tapis de myosotisEt mis à ma lampe de cuivreToute une parure d’iris.
J’ai, sous une moisson de roses,Voilé l’amas des manuscrits,Et semé des verveines rosesSur tous les buvards où j’écris.
Puis j’ai converti chaque tableEn vrai parterre de printemps,Et changé mes rayons d’érableEn supports de rameaux flottants…
Entrez, Beautés ! Entrez, Charmeuses !Voyez : tout est doux pour vos yeux :L’avalanche des fleurs heureusesCache le labeur studieux.
Trop longtemps sur sa tâche austèreLe front du penseur s’est courbé,Creusant, jour et nuit, le mystèreDu Savoir toujours dérobé.
Entrez ! Peuplez sa solitude.Arrachez-le de ses pensers.Apaisez son inquiétudeAu son de vos pas cadencés.
Emmenez-le dans la lumière,Dans la vie ardente des jours,Vie haute, consciente, fière,Dont rien ne limite le cours.
Enlacez-le de vos guirlandes.De vos écharpes couronnezSa tête. Semez de lavandesLes chemins où vous le menez.
Qu’il oublie à jamais les maîtresEt leurs préceptes angoissants.Qu’il se sente de nouveau naîtreA toute la beauté des sens.
Qu’il s’imprègne, Nymphes charmantes,De vos baisers, de vos douceurs,Et que sa force s’alimenteDe vos chaudes amours de sœurs.
Que, paria de la tendresseJusqu’alors, il sente s’ouvrirComme une fontaine d’ivresseDans son cœur prêt à refleurir.
Que plus rien ne le terrorise,Qu’il bannisse de ses espritsL’abus de la sèche analyse,Les systèmes de parti pris.
Et que, las de vaine culture,Il vienne enfin, avant la mort,A la bonne et simple Nature,Comme un navire aborde au port.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources