Les jours reflétés, 1925· La nature
Variations sur le printemps
Printemps, je sens déjà ton retour sous la neige,Et sous le blanc tapis ouaté qui la protègeToute ta vie ardente, et prête, au ras du sol,En aromes ailés à reprendre son vol…
Pourtant l’hiver n’a pas encor fini son règne.Le vent sur mon visage en froids baisers s’imprègne.Une brume glacée enroule autour des montsSes écharpes d’opale et ses traînants linons.Des cloches de Noël la chanson souveraine,L’autre semaine encor s’égrenait sur la plaine,Le gel aux vieux taillis accroche maint pendantDe perles ; les ruisseaux se figent : cependant,Derrière cette mort apparente des choses,Mon cœur prévoit déjà votre ère, apothéosesDe la jeune saison qui s’éveille à demi,Et se ranime au sein de l’humus endormi.
Et j’entrevois déjà sur le char des nuéesLe soleil réchauffant les glèbes fécondées.Je me grise de fleurs sous le couvert des bois.A l’hosannah des cieux j’entends s’unir les voixEt les mille rumeurs de l’immense Nature,Dans l’éclat triomphant de sa neuve parure.Avec émoi j’absorbe un parfum enivrantDe muguets, de crocus, d’iris, de guiers courantSur leur lit de gazon vers le fleuve sonore.J’admire le pouvoir sans nom qui fait écloreLa douce violette, entr’ouvre le bourgeon,Étire au bord du lac le fouet souple du jonc.Sous les effusions de l’air aromatique,La Nature n’est plus qu’un immense cantique,Que chantent sous l’azur les anges de l’espoir.Et, chaque jour, on voit diminuer le soir,Et s’allumer, au bord de la nuit qui recule,La pourpre, l’émeraude et l’or du crépuscule.Il n’est plus de soucis, il n’est plus de chagrins :La Nature est heureuse et rit aux cieux sereins.
Renouveau, quel décor merveilleux tu dessines !Ainsi qu’un torrent bleu retombent les glycines ;A l’air nouveau la feuille emprunte sa verdeur ;Et toute la Nature est une immense fleur.Reviens, reviens, Printemps. Ne me fais plus attendre.Entre chez moi, Printemps. Prends-moi sur ton cœur tendre.J’ai tant besoin, vois-tu, de sentir sur mon cœurLa douceur de tes mains, tes flammes, ta chaleur.Entre avec ta couronne et ta flûte champêtre.Oins de tous tes parfums les replis de mon être.Qu’il n’y ait pas un pli de mon être qui n’ait,Mêlée à lui, Printemps, ta force qui renaît.Que rien ne soit en moi épargné par ta force.Fais éclater, comme le liber sous l’écorce,Tes sèves aux réseaux de mes veines. Dieu fort,Avec ton renouveau redonne-moi l’essor.Sauve-moi des rancœurs d’un esprit en déroute.Refleuris les abords austères de ma route.
Il me semble vous voir pour la première fois,O frissons pers des prés, des vergers et des bois.La verdure au soleil lance mille étincelles.Les colombes ont l’air de porter sur leurs ailesDes rayons de soleil. Et c’est dans le soleilQue se baigne ta brise, ô Printemps non pareil.Un arome mouillé de sèves, de fontaines,Accourt des monts, des vaulx, des coteaux et des plaines.Dans les logis ouverts des baumes de forêtsPénètrent, mélangés à celui des genêts.
Quelle beauté partout ! Quelle jeunesse ! Adore,Poète, ces pêchers fleuris couleur d’aurore,Et de ces amandiers, tels des papillons blancsQui palpitent à l’air, les pétales tremblants ;Ces chants, ces cris d’oiseaux et cette joie offerte,Du sol, des jeunes blés, de chaque feuille ouverteOrgandi délicat où se rit le zéphyr ;Tout ce ciel étendu comme un dais de saphirSur le sein tiède et pur des heureuses journées.Ces lacs profonds baignant des ailes fortunées ;Cette grâce de l’onde où la nue en passantVient réfléchir sa gaze ; et cet adolescent,Charmeur et triomphant sourire de Cybèle ;Et dans l’espace clair la première hirondelle ;Et sur les houppes d’or du souple mimosaLa brune abeille ou le bourdon qui se posa…
Mon cœur, mon cœur, dis-moi, n’est-il pas magnifiqueCe rajeunissement des choses, ce magiqueDécor dont la Nature entoure, tous les ans,La jeune royauté de l’éphèbe Printemps ?N’est-il pas consolant, mon cœur, pauvre éphémèreQui ne fais que paraître un instant sur la terre,De penser qu’après toi, dans la suite des jours,D’autres Printemps naîtront et renaîtront toujours ?Et quand le temps aura dispersé ma poussière,Que des vivants verront la splendeur printanière,Et, même en leur déclin, sentiront s’émouvoir,A son retour, leurs seins d’un invincible espoir.
N’est-il pas beau, dis-moi, ce fier essor de l’êtreQu’irrésistiblement Primevère pénètrePour l’entraîner encor, toujours, vers le soleil ?N’est-il pas beau, vraiment, qu’avec le grand réveilDe l’abondante force éparse en la Nature,L’être humain, chaque année, oubliant la blessureEt la précarité de ses jours, soit joyeux,Du retour printanier, comme l’oiseau des cieux ;Et lorsque tendrement tous les bourgeons éclosentParticipe, orgueilleux, à leurs métamorphoses ;Et, malgré soi, se sente avec aise envahirPar l’ineffable effroi d’aimer et de souffrir ?
104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources