Les jours reflétés, 1925· La vie· II In Memoriam
Croquis
Dans le brouillard lapis de ce matin d’AutomneLe diligent écho sans relâche résonne…Çà et là,de stridents coups de feu des chasseurs,La voix d’un chien courant venant des épaisseursDu taillis qui profile, au milieu de la brume,Tel un haut cuirassé sa vaste masse brune.Et puis ce sont les cris du bouvier conduisant,Sur le chaume inégal qu’elle fouille en grinçant,Derrière les taureaux, la pesante charrue ;Un peu d’immensité brusquement apparue,Trou profond qu’ont foré tout à coup dans l’azurLes brises qui, là-bas, au faîte de ce mur,Caressent doucement des fleurs de clématite,Jonglent avec le lierre et plus qu’un faon fuient vite.
— La grande automobile au souffle régulierCircule à travers bois et croise des sentiersOù l’on voit par moments, une biche qui veille,Le mufle fin tendu sous ses longues oreilles,Prête à courir, en proie à la plus folle peur,Au bruit d’essaims que laisse échapper le moteur.L’automobile lutte avec l’air de vitesse,Ses pneumatiques blancs, tournant pleins d’allégresse,Boivent l’obstacle en se ruant sur l’horizon.
Sur la route, voici les bourgs. Une maisonDans son champ isolé paraît dormir. Des oiesFranchissent en gloussant fossés ou claires-voies.L’automobile vole et de jeunes chevauxS’égaillent dans un pré en faisant mille sauts,Tandis que, débouchant de sa cour, un molosseHors d’haleine, lançant maint aboiement féroce,Poursuit en vain l’étrange animal qui bonditEt pousse des clameurs qu’Écho lointain redit.
D’une côte gravie en un clin d’œil la vueDécouvre à chaque instant une France inconnue,Des sites merveilleux, que, même à l’étrangerOn ne rencontre point lorsqu’on va voyager.Ce chemin en lacets qui borde un précipiceRappelle à s’y méprendre une petite Suisse.Ces coteaux successifs doucement ondulés,Avec leurs blancs clochers sur le ciel profilés,Évoquent, on dirait, le pays de Toscane.Cette lande d’ajoncs rappelle une savaneEt ces pays tout pelés dont le roc est le solOnt l’aspect désolé qu’offre un pic espagnol…Ainsi dans sa bonté, la terre maternellePour sa séduction toujours se renouvelle ;Mais en sachant garder sous ses divers aspectsUn charme patrial obstinément français…— C’est pour te préserver d’un destin éphémère,O Gaule, que nos preux ont passé ceux d’Homère.
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources