Les jours reflétés, 1925· Hors de France
En l’honneur des pins
Rome. — La Pineta Sacchetti.
Je dirai le parfum de votre chevelure,O Grands Pins parasols, ô mitres de verdureOffertes aux baisers de la brise et des cieux.
Géants sveltes dressant leurs mâts vertigineux ;Jaillis comme l’idée alerte dans l’espace ;Corbeilles à l’azur tendant leur verte nasse ;Fûts végétaux, qui vont toujours s’amincissantJusqu’à l’extension du geste frémissantQue dessine dans l’air leur masse hiératique,Comme un prêtre à l’autel haussant le viatique.Chaque aiguille pendante aux caresses du ventAgite avec douceur ses souples doigts vivants,La lumière alentour vibre, danse, rayonne,Baigne de jour le dôme ombreux qui tourbillonne,Sur l’écorce des troncs promène sa gaietéEt fait de chaque touffe un nid de volupté.Sublime élancement !Pins, d’abord vos colonnesParaissent supporter le ciel et vos couronnesMêler à son satin leur feuillage ocellé ;Mais si l’on fixe mieux l’espace mi-voiléPar vos rameaux, prodige ! on dirait qu’il se creuseEt sur vous arrondit une nef lumineuse…
O Pins, miroirs des jeux de l’ombre et du soleil ;Buvant l’air rose, bleu, émeraude ou vermeil ;Blancs avec le brouillard ; sous la nuit d’un nuageObscurcissant soudain vos coupes de feuillage.O Pins, Pins parasols, c’est surtout de clartéQue s’enivrent vos jets, ivres d’immensité.Votre sève est pareille aux pourpres de l’aurore.Dès qu’aux confins du ciel l’Orient se colore,Dès que l’astre éternel paraît à l’horizon :Les premiers, élevant vers lui votre oraison,Vous savez implorer la Lumière flottante.Et quand le soir tombant dresse sa pâle tente,Vous tendez, les derniers, aux suprêmes rayonsVos larges éventails, vos légers papillons,Vos fins rameaux portant sur leur nuque doréeLes languissants baisers de la flamme expirée !Les cyprès perçant l’air d’un glaive de velours,Prodiguent jusqu’au sol leurs verdoyants atours.Aériens, subtils, fils de la solitude,Vous vous développez dans votre plénitude.En vous la passion, ô Pins, cède à l’esprit.De comprendre on dirait que vous êtes épris,Que ce délice ailé dont l’éternel sourireSe répercute en bruits de flots sur votre lyre,Est l’aspiration, le plaisir souverainDe vivre aux régions que le Beau seul atteint.Lorsque de ses doigts vifs, ô Pins, le vent vous touche,Il n’est en vous quittant, plus grondeur ni farouche ;Il s’enfuit, enivré de vos tièdes senteurs.Et le silence alors habite vos hauteurs.Et si grande est la paix de leur voûte célesteQu’à vos pieds peut dormir le misérable Oreste ;Et si svelte est l’élan de vos fins chapiteauxQu’ils évoquent le hall de féeriques châteaux.Et c’est vous qui mettez sur les blancheurs des templesL’entrelacs toujours vert de vos couronnes amples,Et qui donnez aux murs où vit la Déité,L’impression de l’immuable éternité…
Et voici tout à coup qu’à mes yeux se profile,Pineta Sacchetti, ton portique immobile,Qui, par delà Saint-Pierre, élève à l’horizonSa colonnade et son énorme frondaison.
Dans les soirs somptueux et tièdes de l’automne,Quand la Ville Éternelle au repos s’abandonne,Lorsque le paysage et l’ombre violetsReçoivent du couchant encor quelques reflets :Des hauteurs du Pincio si le regard se poseSur tes arbres, cernant d’un rempart grandioseLe pourtour flamboyant du Dôme surhumain ;Tu parais limiter le vieux monde romain !On ne peut deviner la campagne lointaine.Pas un son, pas un bruit au désert de la plaine.Seul étincelle encore le gouffre ardent du cielDont la nappe amarante et les flots blonds de mielSemblent battre ou frôler quelque secret rivage…Sur les pins, dessinant leur ligne en long nuage,L’horizon bas paraît un promontoire obscurDans le vide allongeant son plat et mince mur.Et le fanal tournant sur le mont JaniculeParfait l’illusion au seuil du crépuscule…
Et cet instant, que va bientôt voiler la nuitEst plein de la grandeur tombant de l’Infini.
85 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources