Les jours reflétés, 1925· Hors de France
En toscane
Odeurs des orangers, les matins de Florence.Cloches dont le cristal perce la transparenceDes airs jouant avec l’écharpe du Printemps.Les zéphirs sont pareils aux ramiers palpitantsQui sur le Palais Vieux mènent leur ronde folle.Les cyprès parsemant les coteaux de FiesoleS’érigent sous des cieux de lapis-lazuli,Comme aux tableaux qu’a peints Benozzo Gozzoli.Des lauriers dressent, fiers, leurs lances vernissées.Les tiges de cassis, tendrement harasséesPar l’effluve compact s’exhalant de leur cœur,Semblent n’en plus pouvoir supporter la senteur.Dans le parc des villas, ruisselets et fontainesAu babil des oiseaux mêlent leurs cantilènes.Le nonchalant Arno réfléchit des palais ;Sur ses flots le soleil court en vibrants reflets.
A travers le taillis abritant les Cascine,Je suivais du regard, de colline en colline,Le pittoresque amas des innombrables bourgsQue surmontent parfois encor de vieilles tours.Et j’évoquais alors les époques tragiques,Le sang où macérait le sol des Républiques,Les factions changeant de paisibles citésEn théâtres sans nom de monstruositésEt faisant, tout à coup, aux cris de « pille, pille »,S’entr’égorger les fils d’une même famille…— Tel qu’à Rome, ici, point de contact éternelAvec l’arc millénaire où passe un pan de ciel.Dans l’herbage écroulé, nuls chapiteaux antiquesOù, surveillant le vol onduleux des moustiques,Le lézard, aux aguets, couleur de marbre blond,Souille l’autel brisé de Mars ou d’Apollon.Au milieu des jardins, nul masque de SilèneOu de Pan, sur un fût dont la rigide gaineS’entoure de glycine et d’odorants rosiers.Aucuns temples aux Dieux du passé dédiés.Pas de forums montrant leurs pierres désolées,De la gloire d’antan informes mausolées,Que seuls les passereaux vont visiter encorEt que Phébus enduit de son averse d’or.
— Mais des vignes faisant l’assaut de montagnettes,Qui profilent au loin leurs silhouettes nettes ;Des maisons, étalant sur de rondes hauteurs,Leurs murs bariolés comme un essaim de fleurs.Au bord des champs féconds qui montent en terrasses,Les oliviers d’argent avec leurs blanches masses.Un paysage clair que coupent des ravinsOù la tendre atmosphère offre les tons divinsPar Massaccio donnés à ses fresques naïves.On voit les chênes verts mêler leurs teintes vivesAux lauriers-roses dont les éclatants brasiersOnt l’air d’incinérer de plantureux palmiersAu tissu duveteux et, plus fin que la mousse,Agitant à l’Eurus sa chevelure rousse.
— Comment décrire, hélas ! ces moments parfumés ;Les pollens par les airs doucement promenés ;Les myrtes où la vie enlace le silence ;Cette harmonie éparse et qui partout élanceSon idéal profond, son rêve immatériel,Sa griserie ailée et couleur d’arc-en-ciel ;L’azur posant sur tout son voile diaphane ;Et cette alacrité, que l’on goûte en Toscane,La maintenant lucide au milieu de ses fleurs,Réglant, disciplinant son âme et ses ardeurs,Offrant à ses concepts une souplesse aiguë,Un sens judicieux, que jamais rien n’obstrue,Et prêtant à ses fils cette ampleur de l’espritDont ma raison, jadis, de prime abord s’éprit ?
— Ce n’est pas la langueur des îles BorroméesAux sites caressants, de voluptés pâmées,Et plongeant les humains dans un enivrementQui les lie à la chair irrésistiblement :
C’est un incomparable accord de la NatureAvec l’entendement, qu’aucun trouble n’obture.Ce sol, pour y régner, quand Flore le choisit,N’en demeure pas moins la terre de Vinci,Par Buonarotti spiritualiséeEt qui donna naissance, ô Dante, à ta pensée…
— Que d’autres, — aux beautés du séjour vénitien,Aux sites déployant le paradis païen,L’émoi lascif, au sein des lacs de Lombardie,De lieux faits pour qu’Horace y célèbre Lydie, —Se plaisent à porter leurs adorations.Sur les flots que Phébus constelle de paillons,Au glissement léger de l’étroite gondole,Ou du yacht élancé que la voile auréole,Promènent, — par leurs sens éblouis et grisés, —Un infini d’amours, de désirs, de baisers.Senteurs de Pallanza s’étirant sur l’eau bleue ;Parcs de l’Isola Madre offrant, de lieue en lieue,Vos baumes déchaînés ; merveilleux agrégatD’essences qu’un climat trop riche prodigua ;Abris délicieux ; vivantes cassolettes :Je ne recherche pas vos éternelles fêtes.Les verts jaillissements, les fougues de rameaux,Les exotiques fleurs qui constellent d’émauxVos parterres fringants, vos chemins, vos rivages,Vos palais que des bois de camélias ombragent.Et vous, ô bourg charmant, près de l’onde endormi,Stresa ; vous, Porlezza, où sans cesse frémitLe vol souple, soyeux et blanc des tourterelles :Votre far-niente heureux, dont les cœurs s’ensorcellent,Me rend plus chers encor les horizons toscans,Avec leurs purs contours, leurs lointains éloquents,Leur rythme qui conserve intacte la pensée,Par toutes vos douceurs sans pareilles blessée…
— C’est là, qu’avec bonheur, je viens me retremper.Là que, si l’âpre sort se plaît à me frapper,Quand l’épreuve sur moi déverse son déluge,J’accours alors chercher le suprême refuge…J’arrive et, promptement, je me trouve calmé,Ma Toscane, au contact de ton sol bien-aimé.Mon âme, qui se clôt dans l’écrin de Florence,Retrouvant l’eurythmie, échappe à la souffrance.Quel émoi la soulève en voyant vers le cielPointer un campanile ambrin comme le miel !A côtoyer, parmi les carrefours des rues,Les belles loggie qu’ornent leurs statues ;A humer l’atmosphère ainsi qu’un élixirDont la saveur octroie un délicat plaisir ;A contempler — quel rêve ! — aux parois des muséesLes gloires que l’art pur sur la toile a fixées ;A compulser l’amas des parchemins poudreuxQui narrent les destins heureux ou malheureux ;Et, quand tombe le soir, d’une calme colline,A suivre longuement la chanson argentineDes cloches, saluant sur le seuil de la nuit,Au son de l’Angélus, un beau jour qui s’enfuit.
128 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources