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un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· Hors de France

La campagne romaine

LES MONTS PRÉNESTINS ET ALBAINS

Pierre de Bouchaud· 104 vers

A la mémoire de Giovanni Cena.

Puissé-je, avant ma mort — c’est mon suprême espoir,Exauce-le, Destin ! — puissé-je encor revoir :Spectacle dont l’ensemble est si cher à ma vue !La campagne romaine en tous sens parcourueSi souvent autrefois ! Puissé-je errer encorDans ses immenses champs semés de boutons d’or…Quelle douceur j’aurais à retrouver ses landesD’ajoncs, et les sentiers qui sillonnent leurs brandes !Que j’aimerais mirer, à perte de mâquis,L’océan des genêts et des lupins fleuris ;Refuge où rarement viennent rêver les hommes,Regarder, au printemps, s’ouvrir les anémones,Sous les vieux châtaigniers dont mille fûts hautainsS’étagent au penchant des coteaux Prénestins ;Parcourir de nouveau ces étroites valléesQu’enclosent strictement les crêtes denteléesDes monts Albains, où le regard s’accroche aux boisDes chênes ardoisés y poussant par endroits ;Cependant qu’au zénith, sentinelle guerrière,Un milan aux aguets tourne dans la lumière…

… Marcelli, Vivaro, vous, Colle di Fuori,Huttes dont le roseau forme un précaire abri,Agglomérations d’humains presque sauvages,Quels, bons instants vécus dans vos humbles villages !Ici, point de passant et jamais d’étranger,Dans vos tristes logis nul touriste hébergé.

On n’a pas, en ces lieux, vos belles promenades,Castelli romani, où les autos paradent ;Le facile palier de la voie Appia ;Ni le sépulcre antique où dort CeciliaMetella, jusqu’auquel, en hâte, s’aventureLe voyageur épris d’un site un peu nature,Pour qui le Latium est l’espace où le train,Dès Civita Vecchia, s’élance avec entrain,Au milieu des troupeaux — moutons, chevaux et bufflesLevant vers le convoi leurs naseaux ou leurs mufles…

Si l’on va voir Ostie aux débris incertains :L’embouchure du Tibre et des marais pontins,Paysage fiévreux, plaine marécageuse,Où les moustiques font leur ronde tapageuse,Servent bien rarement de but d’excursion.Seuls en peuvent goûter l’âpre séduction,L’isolement profond, l’artiste et le poète.Eux seuls vous chercheront, eux seuls vous feront fête,O sites reculés, latifundi romains,Qu’on n’aborde que par les plus mauvais chemins.Vous êtes, on dirait, à des milles de Rome,Et vos planteurs de riz ou de maïs, tout commeLe pauvre bûcheron des bois de la macchia,Où Terracine, au sol fangeux, s’édifia,Dans leurs huttes de chaume et leurs sombres établesQui, près des animaux, voient les lits et les tables,Ignoreront toujours, — soyez-en bien certains,O riches, — les douceurs de vos centres urbains…

De novembre à juillet ils ont quitté l’Abruzze ;Les bourgs perdus gardant leur modeste cambuseSur les pentes des monts Simbruini ; les lieuxOù dans la Campanie étaient nés leurs aïeux.Escouades d’artisans, d’ouvriers agricoles,S’offrant et se louant pour de minces oboles,Et formant, dans l’agro romano, des tribusSi pauvres que les grands, de leur puissance imbus —— Même ceux au malheur sachant prêter l’oreille —Ne peuvent concevoir de misère pareille…Puis, quand viendront les jours suffocants de l’étéIls iront retrouver le lieu natal quitté…

Ces souvenirs qu’ainsi ma mémoire irradie,Chantent dans mon cœur une ardente mélodie.De ces excursions je n’ai rien oublié.Un moment de ma vie y demeure lié.Je revois les enfants, près des humbles chaumières ;L’écho répercutait leurs gaîtés coutumières.Beaucoup me connaissaient, mais ils ne gênaient pointCet ami leur mettant quelques sous dans la main.Je me rappelle, au seuil fumeux de leur cabane,Des mères ravaudant. Une brune artisanePrépare pour l’époux l’épaisse polenta,Pendant que quelque vieille avec fantasia,Chante pour endormir un tout petit — poupéeQu’enserre le maillot — sa lente mélopée.

Et c’étaient les repas au gîte rappelantDes hommes qui trimaient sous le soleil brûlant.Je retrouve leurs traits, leur regard magnifique.Le dur travail leur donne un aspect héroïque.L’existence en a fait des forçats condamnésAux geôles d’indigence, hélas ! aussitôt nés.Nul d’entre eux, cependant, ne se plaint de la vie…… Que de fois j’enviai votre philosophie,O frères courageux, inconnus des puissants !Je ne vous disjoins pas des sites dont je sensIntacte, au fil des jours, l’attirance engageante.Autant que l’horizon admiré d’AgrigenteMe plaît l’austérité de votre ingrat terrain…

Donc, avant que Minos ne soit mon suzerain,Plaise au sort dans ces lieux d’encore me conduire…Puissé-je en leurs forêts entendre le zéphireSaluer doucement l’aurore à son réveil,Et l’astre qui s’estompe à l’occident vermeil !Que le carrettino primitif me transporteDans cette solitude, où toute vie est mortePour toujours, semble-t-il, mais où l’humain effortPar son acharnement triomphe de la mort.Et qu’enfin dans ces champs infinis je reprenneDe mes pensers d’antan la séduisante chaîne !

104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources