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Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit

Hosannah

Pierre de Bouchaud· 72 vers

O mon âme, écoutez ! L’heure, douce et paisible,Vous ravit un moment à l’angoisse des jours.Le vent léger a pris les noirs sapins pour cible.Le fleuve est un ruban aux lumineux contours.

Il flotte des parfums aux alentours du cèdreVibrant, comme une lyre harmonieuse, à l’air.L’heure, dans la verdure adorable, célèbreLes jeux des grands rosiers au bord du bassin clair.

Les jardins sont vivants de plantes et d’aromes.Comme un lied de Schumann, un rythme musicalS’échappe des jasmins, sur le kiosque de chaume,Quand les heurte à l’auvent l’Eurus soufflant du val.

La flexibilité délicate des branchesAgite doucement leur duvet frémissant.Les glycines-azur mêlent leurs avalanches,Le long de la demeure, aux pampres rouge-sang.

La nacre des poissons se jouant sur les vaguesDu fleuve, où l’éclat d’or céleste est reflété,Scintille, par moments, comme un acier de dagues.O jeux d’oiseaux ! Cris de grillons ! Suavité !

Le jour n’est que beauté. La terre n’est qu’offrande.Du palais de l’azur s’est penché l’ÉternelEt jusqu’à Lui le sol élève sa guirlandeD’eaux, de fleurs, de forêts, de fruits, d’arbres, de miel.

Les massifs des grands parcs tendent leurs mosaïquesDe couleurs en tapis pour qu’y glissent Ses pieds,Et les roucoulements des colombes rustiquesÉvoquent Son Esprit aux échos des halliers.

Tout est sain. Tout est grand. Tout aime. Tout admire.Le Seigneur s’est penché du balcon de l’azur.Et l’âme, ciel réduit où le grand ciel se mire,En garde le reflet, comme un cristal très pur.

Écoutez ! Écoutez ! Tous ces blonds vols d’abeillesPromènent du bonheur sur les muscats rosés.Tous ces pins parasols sur leurs vertes corbeillesRecueillent la lumière, au bord des flots posés.

Comme de grands voiliers cinglant vers l’étendue,Des nuages de pourpre ont sillonné l’éther.La Nature reçoit dans sa coupe éperdueTout le parfum des monts, des champs et de la mer.

Voyez-vous se lever au bord de la collineLe mobile brouillard, tel un voile ondulé ?Les mûriers ont jeté leurs baies de cornalineSur le tendre gazon que la nuit a perlé.

La Vie est aujourd’hui belle comme un voyage.La Vie est un éphèbe au bouclier d’argent ;Ses cheveux sont couverts d’un chapeau de feuillage ;Son oriflamme frappe l’air en voltigeant.

Regardez ! Regardez ! Combien brille la plaine !Dieu répand sur le pré, la vigne et le coteau,Comme une onde bénie, un peu de son haleine,Et tout germe, tout croît, tout mûrit aussitôt.

Les cœurs sont reliés par d’invisibles chaînesEt, par-delà l’espace, au grand Cœur InfiniQui fait germer d’un gland les hauts taillis de chênes,Et fait éclore l’œuf à la chaleur du nid.

Tous ces rayons dorés où les moucherons dansentSont les traits décochés par l’arc de Sa BontéEt ces molles vapeurs qui dans l’air se condensentSont des lambeaux de ciel que Sa Droite a captés.

Hosannah ! Hosannah ! Sonnez, luths, sonnez, harpes !Répandez en tous lieux vos accords et vos sons ;Qu’ils enroulent, ainsi que de souples écharpes,Autour des bois, des champs de blés et des buissons,

Qu’ils montent à l’éther du vol de l’alouette ;Que leur éclat jaillisse au seuil même de Dieu ;Qu’ils percent d’un seul jet l’Empyrée où, muette,La suprême Splendeur s’engendre de son feu,

Puis, ayant reposé sur la divine Face,Retraversant d’un bond le vide immesuré,Qu’ils retombent, des hauteurs vierges de l’espace,Sur l’arche de nos cœurs comme un torrent sacré.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources