Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
Pour louis le Cardonnel
Ce qui compte est d’avoir par son âme, exalté
Des âmes…
Mais il faut, d’un labeur âpre et mâle, payer
D’avance la future ivresse du laurier.Carmina sacra.
Poète, de très loin, je viens à vous, mon frère.Vous connûtes Samain, que j’aimai. Votre cœurDans vos vers évoqua sa mémoire si chère,Et je les lus avec une amère douceur…
O mon frère, l’amour de Dieu conduit votre âme.Vous avez abordé dans le tranquille port.Et votre Muse, grave et fière, ne s’enflammeQue pour tout ce qui vit au delà de la mort.
En vous le sang d’Irlande au sang de la ProvenceSe mêle comme un fleuve à l’affluent s’unit.Vos nomades aïeux manièrent la lance :O serviteur du Christ, la plume vous suffit.
Mais vous la brandissez comme une claire épéeD’archange, toujours prête au service du Beau.Et vous continuez la mystique épopéeDes ancêtres du Nord sous un azur nouveau.
Ah ! si j’admire en vous la fierté d’une raceQui combattit auprès de Tancrède et Guiscard,J’aime de tout grand cœur cet attrait plein de grâce,Ce charme provençal, en vos strophes épars.
Il m’est doux de penser que la pure atmosphèreDu pays sans nuage où naquirent les miensVibra de vos naïfs appels à votre mère,Vous vit grandir, rêver sous ses cieux olympiens…
C’est lui, c’est ce pays, qui fit lever les germesQu’Apollon répandit dans votre âme d’enfant ;Lui qui vous enseigna les poétiques termes,Et, dès vos premiers pas, vous tendit l’olifant.
C’est lui qui vous donna le désir nostalgiqueDe formuler en chants cadencés les élansD’une âme inassouvie et qui, mélancolique,Cherchait en vain sa voie au fil des jours dolents.
Et peut-être, en songeant à ce ciel de lumière,A ces flots de clarté plus nets que le cristal,Cette âme, tout à coup, surgit de sa poussièreAfin d’aller au Christ, comme un soldat féal…
Mais la sublime loi dont nous portiez les chaînesVers un autre horizon bientôt vous entraîna :Des temples ruinés qu’ombrageaient de vieux chênesY parlaient de Dieux morts que la Foi détrôna.
Or, plus que les hauts fûts dont la ligne préciseS’enlève sur le ciel qu’ensanglante le soir,Vous aimâtes les murs où le pauvre d’AssiseVécut et se nourrit d’un immortel espoir.
Et vos vers, doux oiseaux, en prenant leur voléeSur leurs ailes portaient l’humble nom de FrançoisEt les échos de sa légende immaculée,Aux poètes de France, enthousiastes ou froids
Mon frère, comme vous, dans la belle Italie,J’ai promené partout ma Muse et mes pensers,J’ai goûté des moments d’intime poésieDont les beaux souvenirs ne sont point effacés.
Comme vous j’ai suivi sur les flots roux du TibreLe fragile reflet du grand passé romainEt, tandis que juillet sous les cigales vibre,Aux champs brûlants et secs j’ai vu battre le grain.
Comme vous, des hauteurs du calme Capitole,J’ai vu, sur le Forum, glorieux et désert,La ténèbre enrouler sa délicate étoleAux marbres labourés des brûlures de l’air.
Comme vous, j’ai foulé les vieilles basiliques,Rafraîchi ma douleur à leur profonde paix,Et mêlé ma prière aux cloches angéliquesQuand le soleil levant vient rosir les cyprès.
Et comme vous enfin, la coupe de FlorenceM’a tendu le cordial de son breuvage ami :Et, depuis lors, j’enclos l’Italie et la FranceDans un amour égal dont mon cœur est le nid.
Mais plus heureux que moi, mon frère, votre vieSe poursuit maintenant sous ces beaux cieux dorés.Vous y mourrez peut-être et, — c’est là mon envie —Dans son auguste terre à jamais dormirez.
Sur vos restes pieux les palmes incessantesRendront, sans se lasser, un murmure éternel.Et lorsque le printemps rajeunira les sentesVotre tertre sera fleuri comme un autel.
Mon frère, nous avons souffert, mais la souffranceEst le creuset sublime où s’épure le cœur.A l’épreuve toujours succède l’espérance.Souffrir passe et la paix remplace la rancœur.
Charles Guérin, jadis aussi, de la détresseConnut, goûta, vécut le désenchantement.L’amertume à ses vers donna plus de tendresse,Et son âme en rendit plus de rayonnement.
Qu’importe maintenant que la route s’achève,Que mon pas dans le sol s’enfonce plus pesant,Rien ne peut effacer l’élan de notre rêveQuand le songe qui fut nous demeure présent.
Le temps est loin, d’ailleurs, où l’appel de la GloireExaltait mes ardeurs ; où son philtre divinDans mon âme épandait ses parfums de victoire,Par tout mon corps courait comme un généreux vin.
Mais je n’espère plus aux forces de la vieEn approchant du but marqué par mon destin.Ce qu’on appelle « honneurs » ne me fait plus envie :Ils sont si peu de chose et le reste n’est rien.
Lorsque de mon effort me revient la mémoire,Il m’apparaît si nu, si pauvre et sans couleur,Si chargé de néant et d’effort illusoire,Qu’auprès de lui plus riche est la plus humble fleur.
Les travaux de l’esprit, où j’ai passé tant d’heures,Me deviennent d’oisifs et d’inutiles jeux,Et les vers qu’inspiraient mes larmes les meilleuresMe semblent de la prose auprès des matins bleus
Peut-être, ainsi que moi, mon frère, vous connûtesCes instants d’abandon où l’on doute de soi,Où, comme un tourbillon vous roule en ses volutes,Le désespoir de vivre ébranle votre foi.
On ne sait plus. On n’est plus rien ! Le grand mystèreOù, tel un puits sans fond, plonge l’homme, ici-bas,Vous pousse plus avant dans son gouffre. Et la terreN’est qu’un morne désert que hante le trépas.
Poète, ces moments je les subis sans trêve :Mais je chéris vos vers qui m’ont réconforté,Et mon cœur vous bénit de retremper le rêveAux feux de l’idéal et de la sainteté.
Et c’est pourquoi, devant qu’à ma verve glacéeImpose le silence un Pluton en courroux,Pour vous, frère lointain, si près de ma pensée,J’ai tressé cet hommage ému, fervent et doux.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources