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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit

Les muses

Pierre de Bouchaud· 88 vers

O Muses, vous voici devant moi, dans les rosesDont l’entêtant parfum semble alanguir vos poses.O Muses ! tourbillon ailé, divin essaim,Suivantes des Héros, sonneuses de buccin…O Muses, sur vos pieds pressant la fine argile,Retombe en chastes plis le long voile immobileQue vont gonfler bientôt les haleines de l’air.Alors que s’éploieront vos vols sur le ciel clair.

Que voulez-vous de moi, corybantes célestes ?Est-ce pour m’inviter à des danses agrestesQue votre chœur impair a jailli devant moi,Tels neufs joyaux ornant la couronne d’un roi ?Est-ce qu’à m’inspirer votre troupe s’apprête ?Et venez-vous dicter hardiment au poèteLes mots violentant, sous leur ordre réglé,La sagesse trop sage et l’esprit trop célé ?O Principes sacrés ! Merveilleuses présences !O Rythmes rayonnants, Effluves et Puissances,Éclairez, animez et sillonnez mon cœur ;Fouillez ses plis les plus secrets d’un doigt vainqueur,Pour qu’il soit dépouillé par votre grâce occulteDe tout ce qui n’est pas le soin de votre culte.Faites-moi, chaque jour, aller à la Beauté.Que mon âme vous suive, ivre de liberté.Enlevez de mes vers les vaines rhétoriques ;Qu’ils se scandent au son de vos lyres antiques,Et que, fiers et vibrants comme l’aigle, les cieuxSoient le stade invitant leur vol insoucieux ;Et que le glissement palpitant de leurs ailesS’inscrive sur l’azur en dessins de dentelles ;Et que l’ardeur de vivre où vous vivez toujoursInspire leur chanson dans la fuite des jours.

Muses, tournez vers moi vos austères visages.Que sur mon front, grave et viril, votre passage,Comme un zéphyr divin tombé de l’Infini,Ranime mes pensers de son souffle béni.Ne vous dispersez pas, et souffrez que je sente,En chacune de vous, auprès de moi présente,La sœur qui compatit, et dispense à la foisLa vénusté du songe et l’éclair de la Foi !Laissez-moi vous prier dans toutes vos merveilles,Surprendre le secret de vos bouches vermeillesDont le noble sourire invite le rêveurA la lumière, à la tendresse, à la ferveur.Ne laissez pas s’éteindre en moi le grand délire.Frappez jusqu’à ma mort de vos plectres la lyreQue Phébus-Apollon me remit en naissant.Que chaque accord se rythme aux ondes de mon sang.Muses, privé de vous je n’ai pas de courage.Vous seules effacez les rancœurs de l’outrage.Vous seules au combat de la vie apportezDes trêves de transports et de sublimités.

Me voici devant vous, Euterpe et Terpsychore,Mnémosyne, Clio, Thalie, et vous encore,Polymnie aux beaux seins, et vous, belle aux doux yeux,Uranie adorant Éros mystérieux.Voici près d’Érato la grave MelpomèneQue dans l’orbe des Ans, la Fatalité mène…O chœur suave ! O chœur sublime ! O chœur divin !Regardez, approchez, venez, prenez ma main.Ceignez, entourez-moi des blancheurs de vos voiles.Qu’à vos côtés je sois comme un ciel plein d’étoiles.Et que mes vers, jaillis du feu de vos regards,Comme un rapide éclair frappent de toutes parts ;Qu’ils célèbrent le Temps, ses ombres, ses images ;Qu’ils éclatent comme la foudre des nuages,Et qu’au chef des Héros leur beau verbe lauréMette les gemmes d’or de l’éloge inspiré.

O Cris fiers ! Harmonie ! Extase que j’admire !Réglez ma voix d’après vos voix. Faites-lui direTout le brûlant émoi que je devine en vousDans le silence ami de vos visages doux.Entraînez, entraînez, chères Muses païennes,Au cœur ombreux de la forêt Hercynienne,Près des aèdes grecs d’Apollon visités,Ce poète à genoux devant vos déités.Révélez à ses sens vos mystérieux rites.Nourrissez-le du miel de l’idée, ô Charites.Dans son âme mettez tout le ravissementDe la mère attentive au babil de l’enfant ;Tous les sons, les accords, les bruits de la Nature ;Les mille jeux du vent sur l’onde et la verdure ;Le langage muet et pourtant plein d’émois,Des collines, des monts, des ravins et des bois ;Toute l’ardeur aussi de la tendresse humaine :La Vie enfin, avec son dur fardeau de peine,Mais qui, dans les aveux et les serments d’amour,Voit tous les Dieux sourire à son règne si court.

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources