Les jours reflétés, 1925· La nature
L’accueil
Qui que tu sois : marchand ; pèlerin ; fier guerrierQue grandit la victoire et pare le laurier ;Artiste épris du rêve et des belles images ;Philosophe marchant sur la trace des Sages ;Poète qu’Apollon inspire ; paysan ;Vieillard pour qui la vie est un fardeau pesant ;Adolescent heureux de posséder la vie ;Femme que l’abandon ou l’amour ont suivie :Qui que tu sois, arrête au seuil de ma maisonTa marche fatiguée. Entre ! C’est la saisonOù l’on aime au foyer dont la flamme pétillePrésenter ses doigts gourds, cependant que scintille,Çà et là, sur le mur quelque rouge refletEt que le vent secoue en passant le volet…
Entre ! Tu trouveras sur la table l’amphoreQu’un vin rose muscat joyeusement colore,Et dans l’assiette creuse où fume un lait bouillantLa châtaigne et le pain de froment pur baignant.
Assieds-toi. Ne crains point les crocs aigus du dogueQui se ramasse et gronde, ou qui, revêche et rogue,Évite la caresse, et, le poil hérissé,Ne quitte pas des yeux le passant harassé.Tout en te reposant, fais-moi tes confidences :Gains poursuivis ; jeux où se plaît la Providence ;Grands désirs que la Gloire a sans cesse comblés.Beaux rêves d’art en beaux chefs-d’œuvre modelés ;Graves enseignements puisés à la sagesse ;Poèmes que dicta la Muse enchanteresse ;Labeur tenace et dur de la glèbe ou du champ ;Désir triste et craintif du trépas approchant ;Jeune espoir éclairant de son aube la route ;Amante qu’un amour partagé charme toute,Ou saignant à jamais de l’affreux abandon…Ainsi j’écouterai ton récit, bref ou long,Sans mêler à tes mots de bonheur ou de haineL’écho de mon passé d’allégresse ou de peine,Pour ne pas amoindrir, le comparant au tien,Ton passé triste ou gai, dont ne subsiste rien,— Sur la grève du Temps insignifiante écume, —Qu’un souvenir, voilé de joie ou d’amertume,Mais qui, dans le présent, te reste cher encor,Parce qu’il fut ta vie avant d’être la Mort.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources