Les jours reflétés, 1925· La nature
Le poème de l’automne
Octobre, roi des mois et prince des féeries,Vient répandre en tous lieux à flots ses pierreries…
Il descend sur la terre en traînant après lui,Comme un pourpoint royal qui fascine et reluit,Son manteau chamarré de mille feuilles mortesEt paré de dessins des plus étranges sortes.Il chemine sans bruit sur l’herbe des sentiers,Dérobe digitale et fougère aux halliers,Trace sur le gazon maint bizarre méandreA l’aide du colchique et de fleurs mauve tendre.Il frappe les rameaux de sa baguette d’orEt fait de la Nature un éclatant décor.
Sa présence partout se devine et s’impose :Sur la grève il se mêle au coquillage rose ;Colore l’arbousier et le chêne marin ;Jette au ruisseau la sorbe, et diapre le terrain.Parmi les rochers gris où le vent se balanceIl se pose un instant, puis, épris de silence,Vole aux coteaux boisés, hante monts et guérets,Va sonner l’hallali dans les hautes forêtsOù la biche aux aguets surveille sa venue.On le voit tout à coup au bout de l’avenue,Auprès de la chaumière, au faîte de l’ormeauQui sur le vieux manoir incline son rameau,Au bord du guier jaseur dardant sa flore insigne.Et voici que dans mon village il me fait signe.De grands brouillards furtifs s’étendent sur les prés,Lorsque l’aube apparaît dans les matins pourprés.Ils couvrent l’horizon de nacre transparente ;Leur blanche hermine au fer argenté s’apparente,Dans la plaine indistincte où les noirs peupliersDressent leurs fûts, tels des mâts géants, par milliers ;Ils exhalent dans l’air leur arome de brume,Et puis, s’effilochant, roulant leur souple écume,Leurs houppes d’ouate ambrée autour des frondaisonsS’égrènent tout à coup, comme de faibles sons…
Et le ciel d’azur apparaît. Sa nuanceAu bleu pastel ancien des La Tour se fiance.
L’heure est songeuse et grave et les bruits se sont tus.Le peuple des oiseaux ne chante presque plus.Les vaches dans les champs dispersent leurs sonnailles.Devant les chais ouverts reposent des futailles,Et l’on entend grincer le cadre d’un pressoir.Là-bas, sur l’humus gras fouillé par le fossoir,Un paysan s’avance et jette, à la volée,Le blé traçant dans l’air sa trajectoire ailée.Au verger solitaire on a gaulé la noix.Soir et matin, on voit flamber des feux de boisEt danser leurs lueurs aux murs des métairies,Dans un parfum de poire et de pomme mûries.Au sommet d’un coteau, profilés sur le ciel,Dix forts mulets couplés labourent ; blonds de miel,Les sillons remués fument dans la lumière.Un troupeau de moutons pâture la bruyère.Brusque, un coup de fusil déchire le lointain.La voix des chiens courants dit qu’un lièvre est atteintDans le vallon. Peureux, un vanneau caché crie.Des flaques d’un chemin de l’azur irradie.Les roses de l’Automne animent mon jardinD’une grâce languide et dont l’éclat éteintEst bercé doucement par leur tige fragile.Le gai ruisseau, fluant dans sa gaine d’argile,Semble fuir d’un élan moins vif et moins pressé,Comme s’il regrettait l’Été trop tôt passé.Sur le dernier œillet une abeille sonoreS’est posée. Et, tout près, dans le clair sycomore,Mélancolique, doux, solitaire, un pinsonGazouille ses adieux à la belle saison.Une à une voici se détacher les feuilles,Que la main de l’Automne une à une recueille,Et place lentement sur les ailes de l’air,Pour les livrer au sol, otages de l’Hiver.L’une après l’autre, ici et là, les feuilles tombent :Feuilles blanches ainsi qu’un duvet de colombes ;Feuilles jaunes ; feuilles de cire et de carmin ;Feuilles blondes ; feuilles d’un vert incarnadin ;Couleur de rouille ocreuse, ou couleur de poussière ;Sombres comme la nuit ; brunes comme la terre ;Feuilles rouges autant que des caillots de sang,Qui recouvrent l’humus, tapis éblouissant…On les vit, en avril, crevant leurs bourgeons, tendre,A l’appel du Printemps, une verdure tendreComme l’aile qu’entr’ouvre un papillon qui sort,Fier, de sa chrysalide et qui prend son essor.Et maintenant, voici qu’ayant vécu leur vie,La Nature soudain à la mort les convie…Mais leur frêle existence est moins frêle pourtantQue nos plus hauts désirs, nos plus tendres instants.
Feuille qui tombe, espoir qui meurt, jour qui défaille !Octobre a visité le ravin qui tressaille.Sans trêve, jour et nuit, il va par les sentiers,Çà et là, rôde au sein des bas-fonds forestiers.Rien ne peut entraver son œuvre sourde et sûre.Il se rue à l’assaut de la futaie obscure,Enguirlande le hêtre, escalade les cieux,Chevauche les troupeaux des nuages joyeux.Il tend contre le mur la vigne vierge rouge,Dont la liane souple au moindre zéphyr bouge.Il jette, en le fendant, le corset épineuxDe la châtaigne bistre aux flancs des monts brumeux.
— Octobre est là, les bras chargés de glands, de baiesEt des mûres qu’on voit dans l’épaisseur des haies.Il porte dans sa bouche un brin de serpoletEt suspend à son thyrse un raisin violet.Octobre est là, si beau qu’on ne peut de sa faceSoutenir la splendeur que nulle autre n’efface ;Si sublime, si riche et divers à la fois,Que devant lui, la Muse, hélas ! presque sans voix,Désespère à jamais de trouver des vocablesDignes d’en célébrer les instants adorables,Ce règne mordoré, ces lointains opalins,Ce feuillage où le feu sertit le gris des lins.— Qui dira les reflets des glèbes retournéesD’après les tons du ciel, les heures des journées ?Les ondes parcourant la mer verte des prés ?Les instables trajets des nuages moirés ?Au milieu du réseau tout dénudé des branches,Les espaces ouvrant leurs découpures blanches ?Comment décrire et peindre en mots assez choisis,En termes, à la fois fluides et précis,Ces teintes de topaze et ces écharpes bleuesSur de molles vapeurs flottant durant des lieues ?Les émaux délicats et les rais nuancés,Les gammes, les accords sur les champs dispersés ?Ces bordures de cuivre au long d’une rivière ?Les mille pâmoisons, les jeux de la lumière,Cette beauté trop belle et ces émois trop vifs,Et ces troublants parfums sur les derniers massifs ?
O sublime splendeur des choses finissantes,Volupté si profonde éparse dans les sentes,O Nature émouvante et, si près de la mort,Te faisant plus magique et radieuse encor,Vêtant pour le trépas ta plus brillante étole,Te parant pour la fin, t’ornant comme une idole,Te portant en triomphe avant d’agoniser :Ton suprême regard m’émeut comme un baiser.
— Ah ! laisse-moi jouir de ton apothéoseAu seuil des longs frimas et de l’hiver morose ;Mettre à profit ton règne une dernière fois ;Suivre tes pas furtifs dans l’épaisseur des bois ;Accueillir tes rayons ; absorber ta lumière ;Emporter dans mes yeux sa dorure plénièrePour me réchauffer l’âme à son beau souvenir,Lorsque le ciel se voile et le froid va venir…Laisse-moi m’attacher à chaque fleur qui tombeDans l’instant qu’elle va se perdre dans la tombe.Fais-moi goûter, Nature, en toute piété,Ta multiple, éphémère et riche majesté…Que mon cœur soit l’écrin où le passé fleurisseDans ses matins couleur d’iris et de narcisse ;Ses ciels où l’alouette en chantant voletait ;Ses midis de soleil, où le blé miroitait ;Ses soirs de vers luisants et ses nuits étoilées ;Ses senteurs par la plaine, à l’aurore, exhalées ;Rayons, gaîtés, reflets, murmures et chansons ;Doux loisirs sur la mousse ; tente des frondaisons ;Heures de flânerie aux paisibles clairières,Thyrses de lilas blancs et de roses trémièresO Printemps qui narguait la nuit de l’avenir,O délices des jours, voici qu’il faut finir…Sur la nef du départ où se jouait la brise,Vos jeunes fronts, chargés de lys et de cytise,De crocus et d’arums, se levaient, orgueilleux,Dans un défi superbe à l’Olympe et ses Dieux.Vous ignoriez alors votre courte durée,Et que la mort, déjà, vous guettait, fils de Rhée,Dans la brièveté de vos faibles instants,Avec Octobre, but que vous fixa le Temps.Adieu l’oiseau qui chante, adieu les douces roses.Adieu toutes les fleurs qu’avril avait écloses.Adieu le tiède éther que le gel va ternir.— Chaque feuille qui tombe évoque un souvenir.C’est Octobre ! Je pense à vous, ô ma chérie,Je mêle mon amour à cette griserieDe parfums, de couleurs et de suavité :Dais magnifique offert à votre royauté !…Il me souvient du jour où je vous ai connue.Votre robe traînait sur la mousse menue ;Des feuilles d’or pleuvaient sur vos cheveux dorés ;Le décor de l’Automne en vos yeux adorésSe reflétait ainsi qu’en un miroir limpide.Octobre vous tendait sa guirlande splendide.Vous étiez toute rose en l’Automne émouvant,Et votre joie était un miracle vivant.Votre fraîcheur charmait les brindilles flétries.L’Automne, sur vos pas semant ses pierreries,M’était plus cher alors que le plus fier Printemps ;Et la précarité de ses jours éclatants,Tout cet effeuillement navrant de la Nature,Me semblait aussi beau qu’un lever d’aube pure.L’espoir me dérobait le deuil du bois désert.Mon cœur était sans crainte en pensant à l’Hiver.
Et puis, c’est en ce mois que vous êtes partie.Votre amour a duré moins qu’une fleur blottieAux replis d’un ravin par l’Automne guetté…Un sourire, un caprice, et vous m’avez quitté…Votre grâce, au tournant du chemin solitaire,Ne fut plus qu’un distant et décevant mystèreQu’Octobre allait porter, avec l’âme des fleurs,Au gouffre de l’oubli, sans pitié pour mes pleurs.Ah ! que vous étiez belle et grande, mon amie !Vous étiez la ferveur, l’ardeur et l’eurythmie ;La sublime, durable et fraîche illusion ;La foi réconfortant l’âme de son rayon.La forme du baiser s’arquait sur votre bouche.Comme Mab, animant l’objet que sa main touche,Vos doigts, pressant mes doigts, faisaient jusqu’à mon cœur,Tel un ruisseau vivant, refluer leur chaleur.Les fruits où vous mordiez, vous les jetiez dans l’herbe.Vous portiez dans vos bras des fleurs à pleine gerbe.Vous cueilliez des jasmins et les lanciez dans l’eau.L’Automne de ses ors vous faisait un halo.Vous étiez belle ainsi qu’une nymphe de Grèce.Sous vos pas l’on voyait éclore la tendresseEn rejets merveilleux dont vous vous couronniez.Et le bonheur naissait où se posaient vos pieds.O chère, vous m’avez escorté dans la vie,L’espace d’un accord, puis vous êtes partie…
Et j’erre maintenant dans les lieux désolésOù résonnaient vos chants et vos rires ailés.Voici le taillis d’aulne où l’amour en silenceVous jeta sur mon cœur, tremblante. Voici l’anseOù nous nous abritions au bosquet de bouleaux.Le fleuve, à nos baisers, ralentissant ses flots,Jaloux, nous semblait-il, de nos longues étreintes,S’attardait sur la rive à chercher les empreintesDe vos pas imprimés sur le sable soyeux,Afin de les baigner de mille pleurs pieux…
Mais tout cela n’est plus qu’un passé. Mon amie,Que faites-vous depuis que vous êtes partie ?Je ne sais, désormais, hélas ! plus rien de vous.Qu’êtes-vous devenue ? En quels sites plus douxVotre grâce, adorable et superbe, vit-elle ?Les échos d’alentour, que souvent j’interpelle,Indifférents et sourds, gardant votre secretOpposent à ma voix un silence discret…Je ne sais rien de vous, mon Dieu !… Les feuilles tombent.Les fleurs de mon jardin pâlissent et succombent.La vie au sein des champs paisiblement s’endortDans les bras que lui tend Octobre aux tiares d’or…… Voici l’Automne… Il pleut de la mélancolie.Qu’êtes-vous devenue, ô ma Jeunesse enfuie ?
242 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources