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Les jours reflétés, 1925· L’ambition

L’ambition

Pierre de Bouchaud· 128 vers

J’ai parfois rencontré les élus de la Gloire,Leurs regards inquiets et durs, leur humeur noire ;Leurs traits tirés, tendus, et leur air anxieuxSeyaient, en vérité, mal à ces demi-dieux.Le rôle qu’ils jouaient au théâtre du mondeParaissait leur causer une angoisse profonde ;Et forçats des honneurs, emportés par le fluxDes notoriétés, ils en restaient perclus…Locataires chétifs du Temple de Mémoire,Ils croyaient éternel ce logis provisoireEt, devenus ta chose, ils étaient bel et bien,O Réputation, par toi, réduits à rien.

Je n’ai que du dédain pour ce que l’on renommeSi l’on perd, pour l’avoir, et sa dignité d’homme,Et l’heureux agrément d’aller ici ou là,Tranquille, exempt d’emphase, à son gré, sans éclat…Il faut payer trop cher sa place dans l’arèneOù la célébrité, depuis toujours, se traîne,Agitant ses hochets, s’aveuglant sur son sort,Et pensant accomplir, dans sa course à la mort,Inéluctablement une œuvre impérissable,Sans voir qu’elle ne fonde alors que sur le sable.

O Gloire, en vérité, terrible est ta rançon !L’hypocras frelaté dont tu es l’échansonDonne à ceux que tu sers une mauvaise ivresse,Des pensers de hauteur dont le poids les oppresse,Et prêtant à ces nains des désirs de géant,Hypertrophie ainsi pour toujours leur néant,O Gloire ; et c’est pourquoi plus je te considère,Et moins — oui, je l’avoue —, à ton culte j’adhère :Ce n’est que par tes soins qu’à la postéritéSe lèguent les canons divins de la Beauté…

D’ailleurs, combien de ceux que traînait ton quadrigeEt dont tu te complus à grandir le prestige,Pour jamais, maintenant, au gouffre de l’oubli,Malgré tout ton pouvoir, gisent ensevelis.Combien de tes fervents, que couvrait ton égide,Et qui t’ont dû, jadis, leur fortune rapide,Lorsque tu les promis à l’immortalité,Habitent à présent les rives du Léthé ;Pauvre foule anonyme, ombres élyséennes,Sans que sur terre aucuns vivants ne s’en souviennent.

De ces illustres gens, leur insigne passé,Comme un reflet sur l’eau n’est-il pas effacé ?Eux, cependant, séduits par tes vaines promesses,A tes appas trompeurs immolant la Sagesse,Assurés d’obtenir les honneurs du pavois,Se déclaraient tes fils, Renommée aux cent voix !…Je ne jalouse point, certes, les tristes hèresQue la nuit du chaos a repris. Les poussièresDu chaume inculte et sec par les vents balayé,Égalent ces humains que couvrait maint laurier.

Gloire, qu’à ton pourchas les mortels se consument !Je te verrai, crois-le, combler sans amertumes,D’autres que moi de tes faveurs ; car le profitD’un cœur qu’Apollon mène à ma Muse suffit.— J’ignorerai toujours dans mon humble héritageLes arides labeurs qu’exige ton servage ;L’enclos, bordé de haie, entourant ma maison,Au bas d’un vert coteau, n’est pas une prison,Car dans la plaine, au loin, mes regards peuvent suivreUn paysage au rythme pur qui semble vivre,Tant ses lignes, ses champs, ses ruisseaux et ses bois,Suivant les mille aspects du jour, changent : parfoisLimpides, au soleil, riants et sans mystères,Et, parfois, sous un ciel fuligineux, austères…Mes jours passent sans bruit, sans angoisse et sans heurtMa terre largement sait payer le semeur.En retournant son sol fécond, je dialogueAvec la belle vue, — attentif à l’églogueDe la source qui court le long de mon jardinEt que j’entends, d’ici, tomber dans le ravin.Je plains l’ambitieux qui blâmerait ma vie.Elle est moins que la sienne au hasard asservie,Car elle n’attend rien des hommes, et comme euxNe cherche pas le superflu. Je suis heureux,Parce que je limite exactement mon rêveAu devoir journalier, qui commence ou s’achèveAvec l’aube qui point et le soir qui descend,Selon la volonté du Destin tout-puissant…Quoique loin des humains je les aime. Sans cesse,Quand frappe le passant que la faim âpre presse,Il est sûr de trouver, au cœur de mon logis,Sur la table, à côté du mien, son couvert mis.Et chaque année, alors que s’empourpre l’automne,Au pampre en espalier dont l’auvent se festonne,Cueillant le chasselas abondant et rosé,Et l’ayant dans l’osier avec soin disposé,Je vais l’offrir alors aux vieillards de l’asileQui, proche de ces lieux, sur le coteau profileDes murs, où l’indigence, arrachée à la mort,Voit s’alléger le faix de son injuste sort…Ainsi, dans ce désert, étroitement ma vie,Humble, discrète, obscure, aux vivants se relie.Ma retraite me plaît, car j’y peux méditer,Sans trouble aucun, sur notre pauvre humanité.Je n’ai pas de rancœur, certes, quand je l’évoque.Je ne m’insurge point. Rien d’elle ne me choque,Car je sais son grand rêve et son petit destin,Que le glaive des Dieux à chaque instant l’atteint,Que des illusions — fallacieux empire —Elle a besoin, autant que de l’air qu’on respire ;Pour se dissimuler la geôle, où, sans arrêts,Elle tourne à tâtons, en dépit du progrès.Je saisis tout cela de ma calme retraite.La méditation, au jour le jour, projetteSur tes acteurs, Scène du monde, sa clarté,Et me rapproche encor plus de l’humanité.Et parfois quand, un soir d’été finit ma tâche,Jouissant, à mon seuil, d’un instant de relâche,Je sens grandir en moi l’indulgence à tel pointQue je souris, alors que, paisible témoin,Je vois passer, aux sons mêlés de la cymbale,Du fifre et des buccins, l’escorte triomphaleD’un héros qui, monté sur un cheval fougueux,Laisse tomber sur moi des regards dédaigneux,Comme si le laurier ombrageant de son aileCe mortel, le changeait en espèce immortelle !…… Qu’importe ! Je pardonne à la fatuitéD’un être, dont les jours, tels les miens, sont comptés,Et me remémorant ma lointaine jeunesse,Où l’avenir à moi s’offrait plein de promessesDont pas une, d’ailleurs, ne se réalisa :Je bénis Apollon de ce qu’il m’imposaIrrésistiblement sa stricte discipline,Et qui, fixant ma vie au pied de la collineOù j’écris, aujourd’hui ces vers, Ambition,Me préserva de m’aveugler à tes rayons.

128 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources