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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit

La douleur

Pierre de Bouchaud· 56 vers

La douleur a une puissance occulte.
Tandis que l’élément pesant et
grossier de la douleur s’échappe par les
larmes et tous les signes d’affliction qui
éclatent d’abord, la partie pure, spirituelle
et vraiment de durée se retire
dans le fond de l’âme, sans bruit, sans
émotion des sens, pour y rayonner
jusqu’à la fin, recueillie et vigilante.
De cet asile, elle gouverne secrètement
la pensée et la vie tout entière.
Placée au centre de la vie spirituelle,
elle peut disposer de toute la vie
intérieure par les origines, et régir
l’âme, comme Dieu le monde, par la
science et la possession des premiers
principes.Maurice DE GUÉRIN.

Douleur, j’ai bien souvent chanté votre puissance.Je connais votre joug même au temps du repos.A vous je fus lié dès ma plus tendre enfance,Pantelant déjà sous vos crocs.

Avec vos doigts aigus, patiente et tenace,Vous avez déchiré profondément ma chair,Vous m’avez pris, cruelle, aux plis de votre nasseEt sustenté de pain amer.

Quand pour d’autres la vie était une onde lisseOù l’on vogue, content, par l’azur caressé,Vous aimâtes nouer à mes reins le ciliceQui m’a jusqu’à l’âme blessé.

Et tandis que la joie égrenait sur les routesLe rire impétueux des beaux adolescents,Vous avez fait de moi l’arène de vos joutesOù, chaque jour, je me pourfends.

Puisque vous le voulez, demeurez, de ma vieAvec fidélité, suzeraine, ô Douleur,Je ne me plaindrai pas de vous avoir suivie :Vous m’avez élargi le cœur.

Vous l’avez rapproché de ces flots de misères,De regrets, de sombres désespoirs,De chagrins lancinants où les humains, mes frères,Se voient plongés, de l’aube au soir.

J’ai surpris, grâce à vous, l’âpre marque des chaînesDont vous aviez sanglé si durement leurs seins.Et vous m’avez appris à deviner les peinesDont en secret ils sont enceints.

Ceux que vous élisez restent près de la terre.Leur asile n’est point aux sommets du Bonheur,Où l’âme d’idéal en paix se désaltère,Narguant l’épreuve et sa rigueur.

Ils ne se prennent point pour le centre du monde,Ils ne s’enferment pas dans la hautaine tourAux murs que le chagrin de pleurs jamais n’inonde :Abri tranquille et gai séjour.

Ils sont assidûment tes leudes, ô torture !Leur martyre les pousse à se joindre au martyr.Tous les maux, tous les heurts de l’humaine aventureDans leur cœur viennent retentir…

Poursuivez donc, Douleur, en moi votre œuvre austère.Mêlez-moi toujours plus à ceux que vous frappez.Que l’égoïste heureux demeure solitaireDans ses jours de glace drapés…

Bannissez de mon âme et l’orgueil et l’emphasePour que, discrètement, je supporte vos coups ;Et lorsque votre trombe orageuse m’embrase :Abstenez-moi du vain courroux,

Et d’égaler mon sort à la grande agonieD’un Socrate expiant ses leçons d’équité,Ou d’un Christ Rédempteur sur le bois d’infamie…Que suis-je, dans l’humanité,

Pour mériter, Douleur, une autre récompenseQue de pâtir avec tous vos obscurs élus,Jusqu’à l’heure où, mourant aux coups de votre lance,Enfin, je ne souffrirai plus ?

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources