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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· Hors de France

La Pineta de Ravenne

Pierre de Bouchaud· 81 vers

O forêt ! O présence invisible de Dante !…

Dans les pins engourdis une cigale chante :Rumeur rauque rompant le calme trop profond.Parfois un vent léger à l’improviste fondSur les rameaux qu’il berce, et tout à coup s’envole.Et l’on n’entend plus rien que quelque ronde folleDe mouches tournoyant dans un rond de soleil…

Entr’ouvrant, çà et là, leurs conques de vermeil,Flottent des nymphéas sur un étang limpideOù l’Automne, encor chaud, mire son ciel sans ride.Au large retentit le soupir de la merAuquel répond, porté sur les ailes de l’air,L’hymne modulé par les arbres innombrables.

Des serpents sont lovés et dorment dans le sable.

Çà et là, des buissons de myrte et d’arbousier ;Une clairière ; un pied de thym ou de fraisier…

Instant de joie ! Instant d’indicible mystère !…

Aux rives des canaux s’étale la bruyère…

Parfois s’élève un cri de corneille, et parfoisSur les fûts élancés l’Eurus brise sa voix…Et toujours le soupir de la mer invisibleEt les mouches tournant avec un bruit de crible…

Les pins mêlaient leur rythme au rythme de mon cœur.Je n’étais plus qu’essor, qu’extase et que ferveur.Mon amour, mes pensers, toute mon humble vieSe plongeaient, s’abîmaient dans ces flots d’harmonie.

En ces lieux imprégnés d’un calme si divinL’homme doit déposer tout le tumulte vain,Tout l’inutile émoi de la pauvre existence.Il doit renaître au sein de cet obscur silence.Il doit désapprouver, tour à tour, et bannir,Tel un oiseux fardeau, le faix des souvenirs.Pinède, c’est alors, qu’à son espoir docile,Ouvrant avec bonté pour lui ton grave asile,Dans tes ceintures d’eaux, tes parfums résineux,Tes rameaux caressants comme de longs cheveuxDont les doigts de la brise agitent le feuillage,Dans le rythme berceur de ton site sauvage :Le penseur, cheminant, verra devant ses yeuxParaître la beauté, les traits harmonieux,Le profil trois fois saint de la grande Cybèle ;Et, connaissant enfin son étreinte immortelle,Il entendra, pressé sur ce sein doux et frais,Lui parler longuement le silence et la paix.

Le crépuscule enluminait les rues limpides.Sur leurs berges les fleurs, en fraîches pyramides,Vers le ciel pur fusaient, jets de mille couleurs.Les branches et les troncs, sous les rouges lueursDu couchant, ressemblaient à des sources de flammes..J’avançais…Paradis de rêve offert à l’âme…Des corbeaux croassant traversaient d’un vol lourdLe hallier.J’avançais…Le son était moins sourdDes flots qui déferlaient sur la plage déserte.Au loin sur un canal glissait, ailes ouvertes,Quelque martin-pêcheur strié de vert et d’or.Et soudain un dernier rayon venait encorDans l’eau claire allumer un vif reflet de gemmes,Ou suspendre aux genêts de brillants diadèmes.Près de moi, maint arbuste à feuilles rouge-sangÉrigeait de longs bras de candélabre ardent…Aux Champs-Élyséens, tel le décor doit être,Tel doit être l’aspect, alors que va paraîtreLe cortège mystique et plein de majestéDes Ombres abordant les rives du Léthé.

Heure unique ! Splendeur ! Solitude ineffable.Oubli de tout désir dont le poids lourd accableEt brise la pauvre âme au seuil de l’Infini…

Je ne voulais plus rien que l’horizon béniOù les pourpres du soir saluaient le silenceD’un hymne de clarté tombant du ciel immense.

Tout à coup le soleil disparut. La forêtNe fut plus qu’un désert où la ténèbre errait.Les pins démesurés, dans leur solitude ample,Ressemblaient, sur ma tête, aux colonnes d’un temple.

Alors, jamais comme à ce moment plein d’émoi,O Dante, ton esprit ne fut plus près de moi.Et jamais le frisson de ta Muse divineDe plus ardents transports ne gonfla ma poitrine.

81 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources