Les jours reflétés, 1925· Hors de France
Promenade dans Urbin
Le jour est calme et froid. Sur l’Apennin, la neige,Immaculé manteau dont le sol se protège,Suit la ligne des monts dormant sous le ciel gris.Au cœur de la cité l’on n’entend aucuns bruits.Seule, vers Pesaro, quelque cloche lointaineS’élève doucement d’un repli de la plaine…Devant moi, Carpegna, dans son site escarpé,Se dessine, aire d’aigle au bord du roc campé…Et voici que les jours d’un passé grandioseÉpanouissent, peu à peu, comme une rose,Des pétales de gloire et de riches pistils :J’aspire avec émoi leurs aromes subtils.
Et je revois les lieux où s’agitait la vie ;Où les arts mélangeaient leur grandeur asservie,Leurs savants entretiens, leurs hymnes de beauté ;Où les cœurs n’avaient soif que d’immortalité.Parmi l’emmêlement incroyable des ruesDe hauts seigneurs croisaient les foules, mal vêtues,D’artisans qui venaient de cultiver leurs champs.D’un morose palais, parfois, de joyeux chantsS’échappaient, tout à coup, comme des tourterellesSur le rebord d’un toit, soudain, battant des ailes,S’enfoncent dans l’espace ; ou comme, dans l’air pur,L’alouette gazouille en volant à l’azur.
Près de moi, le passé posait sur chaque pierreL’invisible réseau d’un invisible lierre.Et je pensais à ceux que la mort avait pris ;Aux peintres imprimant sur des œuvres de prixLeur personnalité, tantôt grave et mystique,Tantôt païenne, ornant un profane triptyque.
Les Sanseverino, à San Giovanni,D’un oratoire étroit font un sublime nid,Et sur les humbles murs d’une très humble égliseCommentent l’Évangile avec tant de maîtrise,Que pour voir seulement leurs fresques, il faudraitVenir te visiter, ô ville, tout exprès…Ottaviano Nelli, sous les plis d’un long voile,Peint la Madone offrant aux pêcheurs, douce étoile,L’asile et le repos de sa protection…Dans le château ducal, c’est l’apparition,O Giovanni Santi, de tes toiles austères,Tes vierges, tes martyrs, élus des saints mystères,Et mettant, çà et là, leurs pieuses douleurs,Leurs triomphes sacrés, le drame de leurs pleurs…Timoteo Viti lacère de ses flèchesTon corps, Sébastien, près d’Uccello qui prêcheLe triomphe de Dieu dans l’hostie enferméEt Juste de Gand brosse un tableau animéOù Frédéric d’Urbin contemple les apôtresQue Jésus communie et qui, l’un après l’autre,S’inclinent devant Lui, tout débordants d’amour…
Luca Signorelli recouvre un brocart lourdDe bannière, du Christ en croix dans la ChapelleDu Saint-Esprit, pendant que, peinture immortellePier della Francesca livre aux mains des bourreauxL’Homme-Dieu que les fouets lacèrent jusqu’aux os,Et sur un autre plan de la même œuvre campeLe Duc, debout, portrait poussé comme une estampe :Et l’Art, soleil divin, brûlant de sa clartéTa sacristie, en fait, ô Dôme, la beauté…
Ainsi je repassais les heures magnifiquesD’un temps qui revivait dans ses belles reliques.L’air comme un torrent froid accompagnait mes pas.Parfois j’apercevais un arceau large et basDe portail dans le fond d’une ruelle étroite.Le Palais Semproni qui dans l’ombre miroite,Dresse ses murs, troués, sous le toit avancé,De jours rares… Voici ton cortile élancé,Palazzo Passionei, que le silence habite…Tout un souffle de gloire en ces vieux murs palpite.Il n’est pas une porte, il n’est pas un balconQui ne garde la trace encor d’un écusson,Et qui, sur le pavois des siècles, n’ait encore,Renaissance, le grand éclat de ton aurore…
Parfois des escaliers courant le long d’un mur,Comme à Sienne, menaient d’un puits d’ombre à l’azur,Et voyaient se dresser, tout à coup, à leur faîte,Soit du palais ducal la fière silhouette,Soit la façade austère et morne d’un couvent…Et devant moi courait comme un guerrier le vent…De jeunes voix vibraient au seuil d’une demeure.Un âne, au trot hâtif et dont le bât m’effleure,Gravissait une pente avec deux outres d’eau.Et l’on voyait trembler l’humble croix de son dos.Des femmes, quelquefois, emplissaient une amphoreAu jet d’une fontaine, et leur sabot sonoreS’entendait longuement sur le sombre pavé :L’écho en répétait le bruit comme un ave,Discret et caressant, à ces vieux murs de pierre,Où tant de noble faste en leurs fentes s’insère…
Et le vent descendait les ruelles, frôlantLe fer forgé des vieux balcons d’un souple élan…Et quand la nuit, tendant, soudain, son voile opaque,Vint changer le ciel rose en une sombre laque,Et ramper comme un spectre, et jeter son effroiSur le seuil des maisons, où le givre et le froidAux vitres dessinaient d’étranges arabesquesEt donnaient aux lointains des tons de vieilles fresques :Je restai longuement à promener encorMon rêve et mes pensers, sous les tremblants points d’or,Qu’aux carrefours, formaient, dans sa cage de verre,Le cœur incandescent de chaque réverbère…
Bientôt, aux Capucins, un glas lent résonna.L’écho, plein de grandeur épique, l’égrena…Et je crus voir passer sur Urbin endormieDes héros de jadis la longue théorie,Pour une heure arrachés au gouffre noir du Temps,Tout comme alors, actifs, affairés, combattants,Et fondant, fier défi de l’humaine durée,Leur ville que l’Histoire a pour jamais sacrée.
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources