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Les jours reflétés, 1925· La vie· III L’amour

La vie

Pierre de Bouchaud· 77 vers

Amour, il n’est que vous pour donner à notre âmeL’élan prodigieux, l’incomparable essor.Amour, il n’est que vous pour dépasser le Sort,Comme un foyer se voit surmonté par la flamme.

J’aspire, par ce temps harmonieux et doux,Votre force secrète.Vos rythmes, vos ébats et vos feux sourdent tous,Sous le ciel matinal de l’air qui vous sécrète.

Grand Dieu, c’est vainement qu’on croit vous éviter…Dans le hêtre pourpré, le ramier qui roucoule,Sur son plumage fin, vibrant comme une houle,Sent aussi votre émoi longuement palpiter.

Ces campagnes, ces champs qui semblent si tranquillesSous l’éther matinal,Sont les abris heureux, les émouvants asilesOù vous vous reposez de nous avoir fait mal.

Par vous le cœur au cœur étroitement s’enchaîne,Et, malgré la raison, qu’ils le veuillent ou non,Vous donnez des Grieux aux baisers de Manon,Et vous jetez le Cid dans les bras de Chimène.

Les sages auront beau vous accabler du poidsDe leurs mercuriales,Ils connaîtront aussi vos furieuses lois,Et seront emportés soudain par vos rafales.

En vain ces orgueilleux, en invoquant l’honneur,Prétendront se draper dans leur vertu farouche :Vous viendrez, en riant, déposer sur leur boucheLes baisers qu’on reçoit, plein d’un amer bonheur ;

Et vous saurez, Amour, habilement conduireA ces cœurs trop fermés,Ces compagnes de choix, Pauline, Esther, Elvire,Mireille, Mélisande, Ariane, Lakmé.

Je ne cesserai pas de chanter vos louanges,Afin de désarmer vos instantes rigueurs,Alors que les désirs de leurs molles langueursNous terrassent soudain comme de mauvais anges.

Je n’incrimine point Je ne me répands pas !En d’inutiles plaintes.De même qu’on ne peut éviter le trépas,On ne peut se garer, grand Dieu, de vos atteintes.

Voyez : en votre honneur, j’ai garni ma maisonDe pampres, çà et là, carminés par l’automne.La rose tour à tour et le glaïeul frissonne,Sur l’autel du foyer mêlant leur frondaison.

Le soir tombe. Les eaux du fleuve sont rosées,Le tendre azur des cieuxEst une immense mer aux vagues embraséesPar les derniers rayons de l’astre radieux.

Le soir tombe. Déjà, sur la paisible grève,Des troupeaux hésitants de biches aux aguets,Dans l’onde, tiède encor, viennent boire à longs traits,Cependant que l’Eurus doucement la soulève.

Et c’est la Nuit Phœbé sur la moire d’un préMet d’ocreuses traînées.L’atmosphère s’empreint de l’arome sucréDes fruits que l’ombre berce au milieu des ramées.

Les fleurs pour vous, Amour, égrènent leurs parfums.On les sent au jardin vous tendre leurs corolles ;Et ces pures senteurs, bien mieux que des paroles,Savent balbutier les hymnes opportuns.

Aussi, c’est à ces fleurs, qu’à présent je confieLe meilleur de mon cœur,Pour qu’il se mêle à leur arome et qu’il s’allieA ce grand hosannah qui vous célèbre en chœur.

Je ne veux point unir, dès lors, à mon ivresse,Les élans, les soupirs, l’ardente effusionD’une amante, aux beaux yeux brûlant de passion,Qui sur un sein aimé fiévreusement se presse,

N’admettant entre vous et moi, cher Dieu d’Amour,Nul autre intermédiaire,Que les baumes, ici, exhalés par la terre,Et que dans son creuset a préparés le jour :

Car plus que les humains la Nature est sincère,Et son silence vaut les lieds du troubadour ;Car pour vous adorer il faut savoir se taireDevant votre éternel et terrible mystère :O Puissance, Désir, Inévitable, Amour !

77 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources