Les jours reflétés, 1925· La nature
Le jardin
I
O joie éparse, ô ciel langoureux et pâmé !Comme il fait doux, ce soir ! Sur l’horizon gemméJe vois tomber la gaze ineffable des nues…… O fleurs d’acacias, virginales, menues,Qui jonchez les chemins, sur la mousse neigez,Et charmez les jardins de vos parfums légers ;Corchorus du Japon dont les frêles étoilesAccrochent leur or pur aux délicates toilesDes clématites ; lys, entr’ouvrant, sous les cieux,Votre urne à la cétoine au corselet soyeux ;Bignonias qui tendez comme une mince amphoreVers l’azur vos étroits cornets couleur d’aurore ;Éclatants écheveaux d’éther et de rayons,Sur des vols tournoyants de brusques papillons ;O sensibilité des végétales vies ;Averse de clartés sur les plaines ravies ;Universel éclat, splendeur et majesté :Je me jette, me perds, m’abreuve en vos beautés.
II
Il n’est rien qui ne soit le reflet de mon âme :Ces grands éclairs du fleuve où la dernière flammeDu soleil agonise ainsi qu’un fier guerrier ;Ces chênes, ces cyprès, ces hêtres, ces lauriers,Comme des amoureux soupirant à la brise ;Ce ciel penchant sur l’eau — telle une femme épriseContemple son ami — son visage d’azur ;Ces minces peupliers tendus vers le ciel pur ;Les nuages rosés qui glissent sur l’espace ;Ces flamants, ces ibis, volant d’une aile lasseEt dont les corps sont plus pourprés que l’Occident ;Les fleurs des grenadiers ouvrant leur cœur ardent ;Les grands polygoniums dressant leurs blanches grappes ;Les nénuphars cireux dont les étangs se drapent ;La luzerne où l’Eurus pénètre en bondissant ;Le lac fixant l’éther d’un œil éblouissant ;Tous les parfums éclos de toutes les corolles ;Tous les miels débordant des blondes alvéoles ;Tout l’écho des halliers, les soupirs des forêts ;Les senteurs de genêts et de sous-bois secrets ;L’essor mystérieux des plus ténus arômes ;Et dans l’or du soleil jusqu’aux danses d’atomes…
III
Thyrses des marronniers, ô pyramides blanches,Triangles somptueux, dressés au bout des branches ;Bouleaux lisses tachant de clair le bois épais ;Noirs abris des sapins ; ô taillis pleins de paix.Ruban soyeux des prés sur le flanc des ravines ;Froments incendiés par les fleurs purpurinesDes fins coquelicots et des nielles ; ardeurs ;Beauté du sol fécond, cassolettes d’odeurs ;Plantes dont la racine au bon suc de la terreVa puiser l’arc-en-ciel de ses teintes ; mystèreIneffable d’amour ; beaux effluves serrantDans leurs bras de parfums le promeneur errant ;Troènes s’érigeant sur leurs hampes, rigidesComme les traits d’Ajax ou la lance d’Alcide ;Paysage où la nuit étend son doux veloursSur le sein endormi du plus tendre des jours ;Rosiers mettant encore le long de la lisièreDu parc le fol éclat de leurs fleurs de lumière :Ah ! que vous imprégnez mon âme de plaisirsEt que vous m’enlacez de vos souples désirs !Et comme je me sens parfumé d’harmonieEn écoutant vos voix au fond de l’ombre amie
IV
Cher jardin, oasis du songe et du repos,Tu vis, au milieu des haies dont tu te clos,Des jours tout embaumés d’une modeste gloire.Autour de toi les pins dressent leur masse noire,Et les champs plantureux s’en viennent déferlerComme un océan vert que le vent vient frôler.Sur ton sol les massifs décrivent des féeriesDe baumes, de couleurs, d’arabesques fleuries…Dès l’aurore, tu tends au seuil de la maisonLes mille dons divers de ta belle moisson.Tes fleurs sont les joyaux qui parent ta couronne ;Par elles, tu réponds aux soins que l’on te donne.Ta provende où l’abeille adroite a pris son miel,Brille plus que les sept couleurs de l’arc-en-ciel…Et dans l’emmêlement de tes tièdes aromes ;Parmi les entrelacs des bosquets et des dômesD’ormeaux ; parmi les mâts de fluets châtaigniersDont tes gazons soyeux environnent les pieds ;De l’asile discret de ta verdure épaisse :Tu nous parles de paix, de calme et de sagesse.
V
Voici les grands rosiers aux cyprès s’enlaçant ;Les beaux convolvulus contre l’aulne pressantL’amas bariolé de leurs urnes fragiles ;Les lauriers dont la feuille en fin poignard s’effile ;L’éclair rouge que lance au ciel le géraniumEntourant les cornets blanchâtres de l’arum…Je dirai les regards étoilés des verveines,La pensée en velours, les œillets dont l’haleineSi douce à respirer exalte et grise un peu.Les coléus vêtus de brocart ou de feu,Les délicates chairs des flox dans les corbeilles,Près des jaunes cannas, des jonquilles vermeilles,Et de la cloche aux mille tons des fuchsias ;Les angéliques lys, les fins pétuniasDont l’abondant pollen s’éparpille à la brise ;Les iris à la soie azurescente ou grise :Tous vos tons mordorés, violâtres, clairs ou bruns,O fleurs sans nombre, ô fleurs, vivants brûle-parfums !
VI
Abeilles, voltigez sur les roses mousseuses,Quêtez sur les pistils vos provendes heureuses.Abeilles, bourdonnez sans cesse et voltigezDans l’enchevêtrement de ces parfums légers.Les bourdons safranés se perdent aux corolles,Les guêpes vrombissant, tournent en rondes follesAutour de la glycine aux cent grappes azur,Comme des sequins bleus pendant le long du mur.Des mouches d’ambre vert se posent dans la mousse,Près du ruisseau d’argent qui roule sans secousseEt courbe, en s’enfuyant, les joncs qu’il a frôlés ;Leurs fûts de diamants paraissent constellés…Ici, la libellule en zigzaguant pénètreAux conques des glaïeuls, ou, dans l’ombre du hêtre,Mène sans fin sa ronde, ou bien dans les roseauxSe dissimule aux vols vigilants des oiseaux.Et là, le papillon qui, de fleur en fleur plane,Semble une fleur mouvante, alerte et diaphane,Cherchant à raviver ses multiples couleurs,En se baignant sans cesse à tous les sucs des fleurs ;Cependant que, le long des buis bordant l’allée,Une grenouille émet sa note désolée.
VII
Sur la pelouse, ovale ainsi qu’un beau miroir,Les hortensias bleus mettent leur ostensoir.Des ourlets de gazon ceinturent les alléesQui mêlent en tous sens leurs courbures, perléesDe petits cailloux gris et de sable argenté.Des héliantes d’or ruissellent à côtéDu jasmin s’attachant aux châssis de la serre ;Et le haut tournesol, qui dans le mur s’insère,Collerette vermeille autour d’un disque noir,Contemple dans son cours l’Astre, de l’aube au soir.Au dossier du vieux banc que recouvre la mousse,Le chèvrefeuille met une ceinture douceDont la rose guirlande, atteignant le dieu PanSur son socle, s’enroule à lui comme un ruban.La glycine, sur le treillis de la tonnelle,Court auprès du rosier dont la pourpre se mêleAu lilas éclatant des clématites. L’airD’une invisible main cueille, sous le ciel clair,Tant de parfums, d’élans, d’ivresses et de baumes,D’enchantements, d’ardeurs, d’essences et d’aromes,Que malgré soi l’on songe aux somptueux ÉdensOù les Dieux de l’Olympe abritaient leurs hymens…
VIII
O Nuit, vous caressez le jardin endormi !Vous vous êtes glissée, ô déesse, parmiLes arbustes, les fleurs, baisés du crépuscule.Vous avez pris dans vos velours la renonculeEt l’œillet de poète et les tendres blancheursDes sureaux odorants, et, pareils aux vapeursQui mettent sur les prés une soie azurée,Les bouquets fuselés et blancs de la spirée…O Nuit, profonde Nuit, reposant des labeursEt de l’effort du jour, chevaux et laboureurs,Nuit grave qui posez sur les tiges des plantes,Sur le seigle et le blé vos mains ensorcelantes,Et doucement bercez les nids à chaud duvet,Dans leurs palais de feuille, au sein de la forêt…O Nuit, je vous adore, et j’aime le mystèreDont votre noir manteau couvre la bonne terre.J’aime le vent subtil que vous faites passerSur les rameaux qu’on ne voit pas se balancer.Dans le silence un bruit d’ailes, parfois, s’élève :C’est un oiseau qui sort un moment de son rêve.Des tremblements furtifs agitent le hallier…Une chauve-souris, sur le micocoulier,Fait des zigzags coupés de petits cris de joie…Soudain, fendant le ciel, doux comme un dais de soie,Phœbé laisse tomber son plus tendre rayonSur la statue en marbre argenté d’Apollon.Une maison s’éclaire, à l’horizon perdue…La voix des chiens emplit la sonore étendue…
172 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources