Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
Les sirènes
O Sirènes, chantez au bord de la mer bleue…
Voici que se répand l’ombre de lieue en lieue.La respiration des étoiles descendSur la terre assoupie en souffle frémissant.
Chantez au bord de l’onde ainsi qu’au temps d’Homère.Ressuscitez l’écho des Mythes, du Mystère.Évoquez, reprenez en strophes de beauté,En paroles de joie, en mots pleins de piété,L’enseignement fécond dicté par la Nature.Dites : « C’est nous son règne, et c’est nous sa parure.« Nous tenons dans nos mains les pavots merveilleux.« Nous endormons les cœurs sur nos seins. Nos beaux yeux,« Quand passionnément ils fixent l’âme humaine,« Effacent à jamais son angoisse et sa peine.« Nous rejetons à l’onde, inutiles fardeaux,« Et le corps putrescible et les fragiles os.« Mais tout ce qui survit à l’aveugle matière,« La part de l’être ailé que la Mort laisse entière,« Qui connaît le passé, qui sonde l’avenir,« Bien loin de s’affaiblir, s’effacer et finir,« Par nos chants alternés, toujours se perpétuent.« Nous délivrons l’esprit des chaînes qui le tuent.« Notre haleine en passant comme un rythme immortel« Dans l’homme n’atteint pas ce qu’il a d’éternel,« Et, détruisant sa chair comme une abjecte argile,« A l’immortalité des grands Dieux l’assimile. »
O Sirènes qu’ainsi dans le soir apaisé,S’élève votre voix tendre comme un baiser.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources