Les jours reflétés, 1925· La nature
Ode
Chers bois, qui m’ombragiez déjà dans mon enfance,Puissent, après ma mort,Vos taillis, vos rameaux, votre magnificenceMe fasciner encor !
Et si le Destin veut que sous vos fiers branchagesSe dresse mon tombeau,Puissiez-vous lui verser tous les baumes sauvagesDe votre épais rideau ;
Pour qu’imprégnant alors les restes de ma vieRetournée au néant,Ceux-ci sentent toujours qu’une force les lieA ce monde vivant…
Vous le savez, parmi vos plus fervents fidèlesJe puis être compté,Car je préfère à tout, vos fûts pleins de bruits d’ailes,Blancs l’hiver, verts l’été.
Et certes ! si, souvent, loin de votre retraiteLes bruyantes citésA mon esprit chercheur et studieux en quêteD’arts et de vérités,
Ont ouvert largement les huis de leurs muséesEt les graves palaisOù le docte savoir et ses hautes penséesRépandent leurs reflets,
J’ai retrouvé toujours avec joie les asilesDe vos taillis profonds,Au bout de mois passés à des labeurs, fertilesEn savantes moissons.
Aussi, quand mon désir m’arrachant à moi-même,Je m’éloigne, pourtant,Bien qu’éloigné de vous, c’est toujours vous que j’aime,Car mon cœur est constant.
— Mais ceux qui, comme moi, n’ont pas eu leur enfanceBercée à vos doux vents,Ne peuvent concevoir combien, en votre absence,Les jours sont décevants.
Plus tard, lorsqu’on surprit les Nymphes, les Nappées,Les Naïades dormantAux bras des chèvre-pieds, sur vos sentes drapéesD’églantins embaumant ;
Ou, par les nuits de lune, on aperçut Diane,Quand Flore est de retour,Offrant au pâtre Hylas, qu’un noir lierre enrubanne,Sa bouche avec amour ;
Tandis que Pan, le long de sa flûte sonoreFaisant courir ses doigts,Célébrait le pouvoir d’Éros, Dieu qu’il adoreEt redoute à la fois :
On conserve en tous lieux l’ardente nostalgieD’un spectacle si beau.Sur de tels souvenirs, quand on s’y réfugie,Nul ennui ne prévaut,
Arbres, et c’est pourquoi vous êtes mon refuge,Et, de près ou de loin,Je rends grâces au Sort du secours qu’il m’adjuge,Chers bois, par votre soin.
— Que mes ans soient comptés, que leurs heures soient brèves,Qu’importe, en vérité,Si, du moins, vous daignez laisser s’unir vos sèvesA ma fragilité.
Et je vois sans regret l’écoulement des chosesPourvu, pourvu qu’un jour,Dans la mousse, à vos pieds, ce qui fut moi reposeLoin des hommes mais pour
— Espoir exquis parmi toutes les espérances,Et souhait glorieux —,Renaître frondaison de vos futaies immensesEt contempler les cieux.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources