Les jours reflétés, 1925· La nature
Voici le soir
Voici le soir, le soir fleuri de mille roses,Le soir si pur où l’air est un nid de parfums…Le soir crépusculaire a teint de lueurs rosesLes faisans blancs, les ramiers bleus, les buffles bruns.
Là-bas, de grands palmiers sur une arche écrouléeInclinent lentement leur bruyant éventail.L’azur, sur les hauteurs, comme une étroite allée,S’enroule autour des pics et des rocs de corail.
On aperçoit l’espace à travers les portiquesRuinés sous l’amas des siècles révolus,Et la mer dont le flot expire au bord des criques,Le long de ce rivage où les Dieux ne sont plus.
L’air crépitant ainsi qu’un tambourin résonne.Le chant d’un chevrier s’élève du ravin.Et des pins parasols la mobile couronneEst une verte lyre où la brise se plaint.
Dans les guérets, parmi le myrte et l’asphodèle,De fougueux étalons, des taureaux mugissants,Bas-reliefs animés détachés d’une stèle,Broutent l’herbe fleurant l’amarante et l’encens.
La couleuvre s’enlace aux vasques des fontainesD’où l’eau jaillit, déborde et court de toutes parts.Un cri d’aigle, tombé des collines hautaines,Fait fuir éperdument tous les oiseaux épars.
Sur les degrés disjoints volent les sauterelles,Et le cliquetis sec de leurs élytres d’orRessemble au froissement de légères dentellesQue sur des seins de femme agite un vent du nord…
— Et dire que pourtant cet azur et ces teintes,Ces terres, cette mer, ces multiples splendeurs,Emplirent, jadis, tant de prunelles éteintes,Au fond de tant de cœurs plongèrent leurs ardeurs !
Dire que tous ceux-là qui, jadis, s’enivrèrent,Ici même, en ces lieux, de joie et de beauté,Ou qui, las et brisés, sur ces bords promenèrentLeur douleur lancinante ou leur mal exalté ;
Que tous ceux dont les bras fermèrent leur étreinteSur des cœurs palpitant de tendresse et d’amour ;Qui connurent l’amère et bienheureuse crainteDe se donner sans cesse ou d’aimer sans retour ;
Que tous ceux qui, servants graves de la pensée,Entretinrent, ici, chaque jour, leurs espritsDe l’énigme du monde avec force exposéeSur les longs papyrus et les poudreux écrits ;
Que ceux dont les ciseaux taillèrent dans les marbres,Pour la ville ou le temple, un cortège de Dieux,Ou qui surent tracer, d’un fin pinceau, ces arbres,Et, sous ses mille aspects, ce pays radieux :
Ne sont plus, aujourd’hui, que cendre et que poussière,Sur quoi l’oubli déploie un éternel linceul,Et que la même mort éteindra la lumièreDe mes yeux, en brisant, comme un brin de tilleul,
Ce qui, pour un instant, rendant la vie ailée,Les comblait de soleil, les mêlait aux saisons,Les faisait clairs ainsi qu’une onde immaculée,Et voilait d’idéal leur fragile horizon…
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources