Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie
Aspiration
Sur la pelouse du jardinQue ceinture une clairevoieOù court le lierre smaragdin,Un mince cytise flamboie.
Chaque flexible grappe d’orSe balance aux souffles des brises.Chères fleurs, vous vivez encor,Mais par la Mort vous serez prises !
Vous connaîtrez l’affreux destinDe n’être qu’une pâte impure,Vous que la clarté du matinAnime, baigne et transfigure.
Que de fois pourtant vous souffrezAu cours de votre infime vie !De zéphyr vous vous enivrez,Mais vous frissonnez sous la pluie.
Les soirs d’aromes froids baignés,Évoquant les midis sans voiles,Comme un amant vous vous plaignezD’être seules sous les étoiles.
Votre cour inutilementEst prodigue de sa richesse.Que le ciel soit sombre ou clément,Vous l’embaumez avec tendresse.
Chères fleurs, je suis comme vous.La Vie aussi fait ma souffrance,Et de mes strophes le chant douxComme vous dans l’air se balance.
En vain, par le chemin obscurOù se heurte l’épaisse foule,Ma lyre célèbre l’azur…La foule aveuglément s’écoule.
En vain ma lyre a des accentsAussi vibrants que vos pétales…Le cœur en fièvre, les passantsHeurtent les Muses virginales !
Pourquoi dédaignent-elles donc, —Ces âmes que l’épreuve brise,Qui vont, tristes, à l’abandon, —Mon âme et ton parfum, cytise ?
Qu’elles viennent, je verseraiSur leur plaie un merveilleux baume ;Doucement je les étendraiSous l’arbre que la grappe embaume.
Puis je couvrirai leur front lasDe l’égide de ma tendresse,Et pour les endormir, tout bas,Fleurs, vous frôlerez leur faiblesse.
— Ah ! doux frissons, profond baiserQu’on voudrait donner mais qu’on n’ose !Tendres rameaux que peut briserLe vent ou l’oiseau qui se pose.
Ah ! suave fragilitéDes fleurs, instants dans la Durée.Ineffable soif de bontéDont mon âme est désespérée…
A qui faire comprendre un jourTant de bienheureuse amertume,Ce cœur gonflé de trop d’amour,Ce désir d’aimer qui consume ?
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources