Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie
Vita Perennis
Pour Désiré Lemerre.
Le crépuscule a clos ses ailes en silence,Et l’ombre à pas furtifs glisse sur les chemins.L’herbe tendre s’incline et palpite en cadenceAu souffle pur du soir couronné de jasmins.
O mon cœur, entends-tu battre le cœur du mondeSous les frémissements des champs et des forêts ?Entends-tu ces rumeurs de la terre féconde ?Cybèle, avec la nuit, vient hanter les guérets.
Regarde ! L’horizon est si chargé d’aromesQue l’éclatant azur pâlit de volupté.Écoute ! Les grillons éperdus dans les chaumesChantent la Vie ardente et sa pérennité.
On sent passer tout près, dans les soupirs des branches,Une haleine divine et de chaudes ardeurs.Le printemps, se penchant sur les jeunes pervenches,Recouvre de pollen leurs étoiles en fleurs.
Tout repose. Pourtant l’humble source des sèvesDans les plantes poursuit et promène en secretSon cours silencieux et qui n’a pas de trêves,Comme un ruisseau caché qui toujours coulerait.
Tout repose. Pourtant l’âme grave des chosesPalpite sur les monts lointains, sur les coteaux,Dans les prés fleuris de vers luisants, dans les roses,Dans les saules baignés de pleurs par les jets d’eau.
Tout repose. Pourtant toi-même, cœur fragile,L’ombre n’arrête point tes battements pressés,Et, comme un tremble fin dont chaque branche oscille,Tu vibres, tu frémis et n’es jamais lassé.
C’est pourquoi, te sachant à l’immense NatureUni par des liens mystérieux et beaux,Et poursuivant comme elle une existence obscure,Tu descends, pour renaître, à l’horreur des tombeaux.
Mais après le trépas où tout se désagrège —Tel un rameau sorti du tronc déraciné —Sur tes restes épars pousse le lys de neige,Survivant à toi-même et de toi-même né.
Créant le végétal avec sa chair flétrie,Ainsi l’humanité reparaît dans la fleur,Et la Vie expirant fait regermer la VieComme le jour qui naît succède au jour qui meurt.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources