Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie
Les saisons
Pour Marcel l’Heureux.
L’an et le mois, le jour et le moment
Ne font au ciel leur cours de mesme sorte,
Car en fuyant ils sont portez de sorte
Que tout n’est rien que divers changement.RONSARD.
O mobiles Saisons, vous dont l’aile m’effleureDans la course rapide où vous vous complaisez,Effacez de mon cœur le vain regret de l’heureQui fuit, inéluctable et ses rêves brisés.
Sur les sentiers humains s’égrènent les annéesDans le printemps qui rit ou l’été moite et clair,Et vole sans arrêt l’essaim des DestinéesDu pressoir de l’automne aux frimas de l’hiver.
Que d’autres, déplorant votre règne éphémère,Pleurent de ne pouvoir pas plus vous retenirQue l’arome du lys ou de la primevèreDont rien ne peut fixer le fragrant souvenir.
Qu’ils gémissent de voir sur le pas de leur porteLa glycine ou le pampre ardent joncher le sol,Et les nids déchirés que la rafale emporte,Et la pluie engluant déjà le terrain mol.
Que vers les beaux avrils tous leurs désirs se tendent,Les tièdes renouveaux remplis des crocus d’orDont le coteau, le val, le buisson, s’enguirlandent,Quand la sève aux bourgeons à peine monte encor.
Pour moi, je ne veux pas demander à vos ombresDe suspendre un moment leur vol léger, Saisons !Sous l’implacable azur comme sous les cieux sombres.L’homme ne peut briser les fers de ses prisons.
Car le fruit en bouton et la grappe mûrie,Les neiges étendant leur ouate sur le pré,Subissent, comme lui, la dure tyrannieD’un Maître, bienveillant ou féroce à son gré.
Puisse-t-il détourner de ma vie effacéeLes misérables maux dont l’orgueil est atteint.« Si c’est te plaire, ô Dieu ! qu’adorer la pensée :Je ne vis que pour elle. Épargne-moi, Destin ! »
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources