Les Lauriers de l’Olympe, 1907· La nature
Automne
J’aime fort les jardins qui sentent le sauvage.RONSARD.
O brumes de l’automne, écharpes, gazes tendresQui tombez doucement sur les prés assoupisEt qui roulez aux blancs péplums de vos méandresLe fantôme des jours, la gloire et nos dépits ;
Mousselines que tend sur les courbes valléesLe doigt d’un matin gris ignorant de l’azurEt laissant dans sa course, au sable des allées,Choir la grappe oubliée et le dernier fruit mûr ;
Calme profond des champs au repos ; hymne graveQui vous levez du sol avec les nouveaux blés ;Heurts pénibles du soc fendant comme une étraveL’humus, mer immobile aux flots jamais troublés ;
Lointains échos, portés sur les ailes des nues,Associant à la rumeur sombre du boisLe long mugissement des bœufs, les ingénuesChansons des passereaux et les cris de chamois ;
Aromes du regain que boit un soleil pâleDont la tiédeur se joue au miroir des étangsEt mêle au lait bleuté des colchiques opalesLe sang de la bruyère en tapis éclatants ;
O fleurs, suprêmes fleurs, qui sur vos tiges lassesVous laissez balancer par un vent déjà froidEt voyez, comme un spectre emplissant les espaces,Sur vous le trépas fondre avec l’hiver qui croit ;
O jardin vous serrant autour de la demeure,— Tel un enfant frileux sur un sein maternel ; —Rameaux mi-dépouillés, à votre dernière heure,Levant, sans l’attendrir, vos bras lourds vers le ciel :
Et vous, jets d’eau fluets, qui lancez à l’air tristeVotre haleine et vos pleurs en souples diamantsEt retombez au creux de ces vasques de schisteComme un morne souci sur l’âme des amants ;
Et vous, Mère, Beauté, Cœur du Monde, Nature,Frissonnante et peureuse au déclin de l’été,Et qui portez avec le deuil de la ramureL’inutile regret de votre royauté :
J’aime vos tons discrets, votre grâce fragileEt vos jours condamnés dans un bref avenir,Et mon âme s’empreint, comme une molle argile,De vos formes qui vont, hélas ! s’évanouir.
Mais pourtant j’entrevois, par delà la Mort sombreQui doit vous engloutir au gouffre noir du Temps,Le glorieux moment où jaillira de l’ombreVotre nouvelle force en rejets triomphants.
Et j’évoque, parmi les aurores éclosesDans les cieux rajeunis sur de féconds avrils,Le renouveau vainqueur ressuscitant les roses,Grandissant les froments, entr’ouvrant les pistils ;
Aux bassins, clairs miroirs fixant le ciel immense,Égrenant les ruisseaux en un rire argentinEt des plaines, qu’habite aujourd’hui le silence.Faisant monter un chant d’allégresse au Destin.
Car l’épreuve n’est rien qui de joie est suivie.Le bonheur qu’on obtient après un rude effortS’épanouit soudain comme une fleur. La VieN’est belle et n’a de prix que mêlée à la Mort.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources